Vidéo. Alexandre Douguine: « le Maroc représente la centralité du Maghreb »

Considéré comme l’un des intellectuels les plus influents du monde, Alexandre Douguine reste méconnu du public marocain. Inactuel.ma est allé à sa rencontre. Multipolarité, 4e théorie politique, capitalisme, ou encore la centralité du Maroc dans l’espace maghrébin, le théoricien russe expose sa vision du monde. Voici la vidéo de l’entretien complet, une transcription complète de celui-ci sera publiée dans les prochaines heures.

Inactuel : Quelle a été votre trajectoire idéologique, au sein de l’Union soviétique ? 

A.D : Mon itinéraire idéologique a démarré au début des années 1980 du siècle précédent. J’ai intégré la dissidence anti-soviétique, mais non pas dans le cadre d’une opposition libérale. J’étais à la fois anti-communiste et anti-libérale. J’étais en faveur de la tradition, de l’Eglise, de la civilisation sacrée et je partageais les idées des auteurs traditionnalistes, comme René Guénon, qui s’est converti à l’Islam et qui est mort au Caire en Egypte. J’ai été influencé par cette pensée anti-moderne, anti-matérialiste, spiritualiste mais j’ai fait le choix plus tard de revenir à ma tradition, orthodoxe et russe. 

Mais j’ai changé un peu d’avis, après la chute de l’Union soviétique. Quand notre société s’est ouverte à l’occident et au libéralisme, j’ai trouvé cela pire que le communisme, que je pensais être l’aboutissement de la dégénérescence de la société occidentale, matérialiste et égalitaire, suivant la pensée de Guénon et Evola. Mais je me suis rendu compte qu’il peut y avoir que le communisme, proprement le capitalisme occidental. C’était la seule correction de mes opinions. Durant ma jeunesse, je n’avais absolument rien de communiste. Je suis devenu un peu “philo-communiste”, tout en gardant mon rejet de la modernité, car j’ai eu la chance de comparer les deux systèmes. 

Pour moi, la civilisation libérale, postmoderne, c’est l’abîme absolu. Ce n’est pas un itinéraire banal ou commun, mais c’est mon histoire. 

Qu’est ce qui pousse un jeune russe dans l’Union soviétique, socialiste et matérialiste, à s’intéresser aux idées traditionalistes et antimodernes ? 

La haine. La haine de tout ce qui m’entourait. Le rejet absolu de cette civilisation matérialiste, de ses idées, de ses explications de l’histoire, de ses valeurs et de sa politique. Une haine spontanée, cela dit. Je viens d’une famille normale, russe, communiste, sans rien d’exceptionnel, sans aucune distance par rapport au monde dans lequel elle évoluait.  Mais mon expérience personnelle était impossible de vivre avec les idées athéistes et matérialistes. C’était une révolte intérieure. J’ai développé plus tard la théorie du sujet radical, qui se réveille de manière spontanée, au plus profond de l’être, c’est en quelque sorte une réaction de l’esprit contre la matière qui cherche à l’étouffer. Une réaction existentielle et ontologique plutôt qu’idéologique. 

Ce rejet en bloc du monde qui m’entourait, par cette négation, par ce nihilisme par rapport au communisme, je suis arrivé à rencontrer le très petit groupe de dissident traditionaliste  parmi le penseur musulman traditionaliste Gueïdar Djamal, ainsi que Evgueni Golovine, penseur plutôt d’influence païenne, l’écrivain Iouri Mameleïev, et d’autres. Je faisais partie de ce groupe qui représentait la dissidence à l’intérieur de la dissidence, qui était majoritairement libérale. Nous étions une minorité parmi les minorités. 

Il s’agit d’un choix individuel et personnel. Car je n’avais aucune raison objective de rejeter ni de résister au communisme, sociologiquement. Voilà ce qu’est le sujet radical, ce soi intérieur, incompatible avec les conditions de la modernité, du Kali Yuga, du monde eschatologique et apocalyptique où toutes les valeurs sont inversées. C’est une illumination spontanée. 

C’était le début de la formation de mon idéologie. Ensuite, vient le rejet du libéralisme. Car si j’avais rejeté ce dernier en acceptant les idées d’Evola et Guénon et leur autorité, j’en avais ensuite fait l’expérience directe. Après cela, j’ai quelque peu changé de vision. Car pour eux, le communisme est pire que le libéralisme, puisqu’il est le fruit de la 4e classe, inférieure au Tiers-Etat. Mais après avoir étudié sérieusement la question,  je suis arrivé à la conclusion qu’ils n’ont pas bien compris ce concept. Le Tiers-Etat n’était pas la 3e fonction de la société traditionnelle, c’était une création bourgeoise. la vraie 3e fonction était les paysans. Les capitalistes ont usurpé cette 3e caste. Ils étaient en réalité la classe déjà pervertie, contre-nature, et n’appartenaient à aucune forme de la Tradition. ils étaient la perversion vivante qui a détruit toutes les structures traditionnelles : le clergé, la noblesse et la paysannerie. Les bourgeois ont crée la fiction du prolétariat comme l’esclave de leur univers basé sur l’illusion. 

Le capitalisme s’apparente au Dajjal dans l’eschatologie musulmane, du faux messie. Car tout est faux dans ses créations : la science matérialiste, le nominalisme, l’individualisme… Tout. C’est une anti-civilisation. L’Occident est fini avec la fin du Moyen-Age. Ce qui a succédé est l’anti-Occident, l’anti-Europe. Une perversion de toutes les formes de la vie. Ce que nous les chrétiens appelons l’antéchrist. C’est la position de notre patriarche orthodoxe qui critique toujours cette civilisation moderne occidentale, c’est la position de beaucoup de musulmans. Et c’est également en quelque sorte l’intuition profonde de certains socialistes et communistes. C’est pour cela que je me suis senti proche de la gauche à un certain moment. Même si je me considère comme un anti-capitaliste de droite. 

Comment avez-vous vécu la chute du communisme et quelle est votre vision de cette période de l’histoire ? 

Quand le communisme a commencé à se décomposer, j’ai découvert à la fin des années 1980 le courant eurasiste, notamment les auteurs russes blancs (ndlr: anti-bolchéviques), qui ont prévu ce qui s’est produit à la fin de l’Union soviétique, notamment Nikolaï Troubetskoï, ou encore Piotr Savitski. Ces auteurs ont ainsi préconisé que lors de la chute de l’URSS, il sera impératif de sauver l’état anti-capitaliste et anti-occidental, mais en remplaçant l’idéologie matérialiste par une pensée impériale, orthodoxe et traditionaliste. Quand j’ai découvert ce courant de la pensée politique, j’y ai immédiatement adhéré, pleinement. Il correspondait à mes impressions et à mon analyse. Quand la fin de l’Union soviétique a été actée, j’y ai vu l’opportunité d’essayer de changer le paradigme en conservant le grand Etat soviétique, mais passer de l’anti-capitalisme de gauche par celui de droite. Je suis entré dans la politique précisément à ce moment là, pour préserver l’Etat, la structure supra-nationale soviétique, mais avec une autre mission. Mais nous avons perdu cette bataille car le pire est arrivé. 

On a détruit l’Etat, ainsi que l’idéologie anti-capitaliste de gauche, et on a commencé à orienter ce nouvel Etat post-soviétique dans la direction du libéralisme. Un petit Etat sans justice sociale, sans traditions, une vraie catastrophe. On pensait que la révolution prolétaire était la dernière des catastrophes, mais en réalité, la vraie catastrophe a été la chute de l’Union soviétique et ce qui a suivi plus tard, et ce contre les prévisions des traditionalistes. Les années 1990 étaient, selon ma vision et mon vécu, un cauchemar absolu. 

(1/3) A suivre…