Monarchie marocaine: du fonctionnement traditionnel à la modernité constitutionnelle

Alors qu’aujourd’hui l’institution monarchique se trouve questionnée de toute part, et qu’en parallèle, la démocratie parlementaire échoue partout, Inactuel.ma vous propose une analyse traditionaliste du système politique marocain.

Acteur central de la vie politique du Maroc depuis le VIIIe siècle, la monarchie marocaine a été abordée en tant qu’objet d’étude par tous les angles et points de vue : Des anthropologues colonialistes aux essais monumentaux d’Abdellah Laroui, en passant par les hagiographies étatiques et les critiques progressistes post-coloniales. Sa survie aux contingences historiques qui lui étaient à maintes reprises défavorables demeure pour beaucoup une énigme, une interrogation. Même certains penseurs européens, pourtant biberonnés à la rationalité cartésienne, comme Charles-André Julien ont pensé la «baraka» – qui est pourtant pour les Marocains un agent métaphysique indépendant de toute réalité matérielle, comme un phénomène politico-historique, quand il s’agissait en réalité de définir et d’étudier une dialectique marocaine Monarchie/Peuple (1). Les prismes modernes de sciences politiques se révèlent donc souvent insuffisants, voire caducs, dans l’analyse de cette complémentarité ancestrale, basée à la fois sur la bay’a islamique et le code d’honneur berbère. Elle dépasse d’une part le logiciel médiéval européen (rapport Suzerain/Vassal), et ne saurait s’accommoder d’autre part avec un simulacre de «démocratie représentative» où les partis politiques ont phagocyté les interactions entre les deux pôles de souveraineté pour constituer un corps intermédiaire parasite.

Makhzen/Siba, les stigmates d’un Maroc agressé

La greffe du constitutionnalisme n’a décidément pas pris au Maroc. 6 Lois fondamentales se sont succédées sans que jamais aucun processus électif ne génère de l’engouement populaire. Le constat est clair, et amer pour les tenants de la Modernité : le Peuple marocain ne semble pas adhérer au processus de la représentativité politique. Mais cela n’en fait pas pour autant une masse apolitique de «lumpen-citoyens à éduquer» comme aiment à le penser certains moralistes. Bien au contraire. Car dans l’imaginaire collectif réside encore les lambeaux de notre Tradition politique. Celle d’une Monarchie traditionnelle et décentralisée, aux antipodes de l’Etat jacobin dont les partis politiques ont vite fait de s’accaparer.

Pour cerner ce système complexe, il faut garder à l’esprit que l’acte fondateur de l’Etat marocain est la rencontre de la dissidence arabe – rebutée par la tournure décadente qu’a pris le règne des Abbassides de Bagdad- incarnée par Idriss Ibn Abd Allah al-Kamil (Idriss Ier), et de l’autogestion berbère, celle des Awerba(2). Ce lien embryonnaire, sanctuarisée par une bay’a aux obligations bilatérales, constituera donc la matrice de l’histoire politique du Maroc. D’une part une dynastie incarnant la «pureté» islamique, et de l’autre, des communautés autonomes économiquement et administrativement, qui choisissent de conférer à un suzerain un imperium spirituel, parfois militaire, et un pouvoir d’arbitrage entre tribus. Une articulation difficile certes, qui s’est faites à coup de rébellions et de harkates (mouvements militaires enclenchés par les sultans afin de remettre au pas une tribu entrée en sédition), mais dont la symbiose a duré bien plus longtemps que ce que laissent penser les portraitistes du Maroc du XIXe siècle. Des dynasties berbères qui ont réinvoqué l’accord d’Awerba, à la restauration idrisside, jusqu’au règne des Alaouites, les périodes de transitions dynastiques ou les fin de règnes étaient rarement des guerres civiles à hautes échelles comme le présentent les historiens colonialistes. En réalité, les longues périodes de déstabilisation réelles étaient dues à des facteurs exogènes : arrivées massives des populations andalouses, tensions entre les Turques et les Ibériques, et enfin, l’impérialisme colonial.

La situation politico-historique durant le XIXe siècle – où le pouvoir central se délitait sous le poids des invasions côtières, de la dette et de la mise sous tutelle informelle des Etats-Nations européens – a pourtant servi de cadre contemplatif pour l’étude de notre Tradition politique. La dichotomie « Bled Sida/Bled Makhzen » (3) a été érigée en postulat de départ de toutes les études sur la réalité anté-coloniale. Sauf qu’un réajustement temporel est nécessaire. On oublie souvent que l’affaiblissement du pouvoir du Sultan était le résultat des concessions territoriales après des défaites militaires (5) consécutives à des agressions étrangères. L’implantation d’enclaves européennes au Maroc a commencé dès le début de ce siècle, préparant ainsi le terrain à la conférence d’Algésiras de 1906, puis la perte totale de souveraineté en 1912. Cette érosion progressive du territoire qui a engendré tout un processus de sapement de nos codes politiques. Une présence exogène, violente, et surtout non musulmane ne peut que pousser à la sédition des tribus, contestant logiquement la politique conciliante de Moulay Hassan et de Mohammed IV, pourtant tenus par des impératifs d’asymétrie militaire, notamment depuis la bataille d’Isly. Et là, l’histoire déroule dans sa cohérence la plus froide : Défaite des forces armées, endettement militaire auprès des Britanniques pour combattre les Français et les Espagnols, vassalisation financière puis mise sous tutelle politique. En résumé, pour pouvoir s’accaparer du Maroc, les puissances coloniales ont dû, pendant un siècle, détruire tous les socles traditionnels d’équilibre du pouvoir.

Des socles qui ont tenu plus de 7 siècles du fait de l’absence du «sujet individuel» dans la praxis politique marocaine. En effet, en addition au rapport vertical entre les chefs de tribu et le Sultan, il y avait une conscience horizontale aux seins des tribus, où régnait, si l’on veut se plaire à utiliser la terminologie moderniste, une «démocratie directe». Loin des anthropologues pré-coloniaux, visitant le Maroc deux semaines par an, et dessinant des portraits très approximatifs de notre société primordiale, Jean Vaugien, officier français de l’armée, ayant notamment commandé les forces berbères lors de la seconde guerre mondiale, a été l’auteur d’un précis extrêmement édifiant sur l’organisation collective dans les tribus berbères marocaines(4), qui constituaient au début du XXe siècle plus de 65% de la population de notre pays. La société qui y est présenté est celle d’une communauté organique, autogérée et solidaire.

«La tribu se divisait en un certain nombre de groupements : la tribu (taqbilt) et les clans (tiourmin) . Chacun de ces groupements, sauf le clan, possédait son chef ou «amghar» : il y avait l’amghar n’taqbilt, l’amghar n’tigemmi, l’amghar n’ikha. À quelques différences près, le mode de recrutement de l’amghar était partout le même. Il était élu (…) pour une durée d’un an et pouvait être réélu à l’issu de son mandat. C’était ainsi que Moha Ou Saïd (ndlr : grand combattant berbère de la région d’El Ksir), avant d’être nommé caïd makhzen, fut réélu pendant sept années consécutives amghar des Aït Ouirra». Ce chef, tenu par un mandat impératif, devait être au service du groupe, de la Jemaa. En effet, avec la jemaa de fraction (jemaa n’tigemmi) et la jemaa de tribu (jemaa n’teqbilt), apparaissent des assemblées réellement constituées. Le nombre des membres variait avec l’importance du groupement représenté. Il fallait, pour en faire partie, figurer parmi les «igheslin» (les purs), réunir certaines conditions d’honorabilité, d’intelligence et de fortune et de posséder une connaissance approfondie de la coutume. Et surtout, les intérêts de la communauté étaient préservés, la paix sociale était garantie par des jeux d’alliances tribales, puisque la Jmaa connaissait des questions de transhumance et de labours, partageait les terres, répartissait les zones de parcours des troupeaux, décidait de la location des pâturages et des droits d’eau et tranchait les questions d’héritages.

Les invasions militaires puis le viol colonial ont complètement dénaturé cette alchimie originale. En plus de briser le rapport vertical en affaiblissant le pouvoir du Sultan, la présence française a transformé les tribus autogérées en localités féodales au service des colons. Les premiers officiers de renseignements coloniaux recherchèrent dès 1924 une formule qui leur permit, pour tenir efficacement le pays, d’exercer sans discussion leur commandement. Ce fut le principe de l’action directe. Chioukhet imgharen de douars (alors désignés par le terme nouveau de moqaddemin) furent nommés théoriquement par le caïd, en fait par le chef de Bureau des affaires indigènes. Leur rôle devint purement administratif. Ils furent en fait les « missi dominici » de l’Autorité en tribu et n’eurent qu’à « marcher droit » s’ils tenaient à conserver leur place. Les jemaasne furent plus élues. Tout au plus réunissait-on quelques notables pour avoir leur avis sur une question importante ou trancher un point de droit. Une politique décriée par les officiers français eux-mêmes, qui tenaient à l’ethno-différentialiste lyauteyen (5). «Nous n’étions pas venus dans ce pays pour y imposer par la force une méthode d’administration directe, mais pour contrôler l’organisation déjà existante, l’adapter, la canaliser dans le sens de l’intérêt général en nous écartant le moins possible des institutions traditionnelles», s’écriait Jean Vaugien.

Seulement, l’existence au sein de l’armée française de royalistes respectueux du passé, et sans doute eux-mêmes nostalgiques d’une France monarchique, vertueuse et solidaire, a permis de conserver des poches de résistance à cette modernisation forcée. Le maréchal Lyautey, premier Résident général, a d’abord commencé par ignorer les injonctions des républicains, instigateurs de l’épopée coloniale, en refusant de déposer le Sultan, d’interférer dans les affaires internes aux tribus, et en maintenant le système de dahirs. Mais c’était sans compter l’arrivée, parfois ponctuelle, souvent permanente, d’officiers républicains radicaux, comme Philippe Pétain et Augustin Guillaume. Le premier grillera la priorité à Lyautey dans le règlement du conflit rifain. Il réprima, en coalition avec les Espagnols, dans une violence inouïe propre à son obédience, un soulèvement que le résident général commençait déjà à régler pacifiquement en se servant des alliances tribales. Une répression qui a laissé des stigmates tellement forts que le Maroc en paiera le prix au lendemain de l’indépendance, jusqu’au Hirak de 2017. Le second, achevant l’œuvre de son prédécesseur Alphonse Juin, a quant à lui érigé en potentats locaux des caïds violents envers le peuple, et déposé le Sultan pour introniser un usurpateur.

Oligarchie partisane contre la symbiose monarchie/peuple

Si le roman national a longtemps voulu articuler historiquement la mobilisation urbaine d’une partie de la bourgeoisie partisane avec l’élan populaire souhaitant le retour d’exil de la famille royale, la réalité est bien plus complexe. Les pourparlers d’Aix-les-Bains, initiée par Edgar Faure sur pression de l’aile gauche de l’Istiqlal, se sont faits sans la famille royale. Ils ont débouché sur l’accord d’indépendance que les UNFPéistes vont allègrement critiquer à posteriori, parlant de «premier acte néo-colonialiste de la part de la France», et comble de l’ingratitude, traitant Mohammed V, figure leur ayant permis de rallier le peuple à leur cause, «d’instrument docile du néocolonialisme».

Et c’est donc sur ces bases conflictuelles que va se construire l’indépendance du Maroc, aggravés par l’introduction d’un constitutionalisme, porte d’entrée normative à la modernité politique. D’une part, la loi fondamentale de 1962, a fait du Roi le chef d’un Etat central, aux antipodes de son rôle ontologique d’arbitre et de chef spirituel, et d’autre part, elle érigea les partis politiques, s’étant débarrassés des Amghars locaux, garants de l’harmonie monarchie/peuple, en la seule alternative à la «démocratisation» du Maroc indépendant. En effet, toutes les réformes constitutionnelles consistaient principalement en un transfert de prérogatives royales aux forces politiques. Sauf que L’histoire a fini par déchirer le voile du spectacle partisan. Que ce soit au niveau local ou de l’administration centrale, ces derniers ont non seulement pactisé avec le libéralisme politique, mais se sont successivement accaparés de la majorité les leviers économiques et administratifs du pouvoir, se muant en une oligarchie antisociale et antipopulaire.

(1) «Souveraineté bicéphale et symphonie des pouvoirs». Rachid Achachi. Chronique Luxe Radio.

(2) « Moroccan dynastic shurfa’‐hood in two historical contexts : Idrisid cult and ‘Alawid power», The Journal of North African Studies

(3) «Le Maroc face aux impérialismes», Charles-André Julien, 1979.

(4) «Evolution d’une tribu berbère du Maroc central», Jean Vaugien, 1951.

(5) «L’histoire du Maroc, des origines à nos jours», Bernard Lugan, 198