La Tariqa Tijania, le secret des relations privilégiées entre Rabat et Dakar

L’ouverture d’une représentation diplomatique sénégalaise à Dakhla, au Sahara marocain, a permis de recentrer l’attention sur les relations “exceptionnelles” avec un pays qui partage une frontière symbolique avec le Maroc. Car les relations entre Rabat et Dakar vont au-delà d’un simple rapport bilatéral, aussi chaleureux qu’il puisse être, entre deux Etats, il s’agit là d’une communauté d’intérêts, de destin, ralliés par une foi commune. 

Depuis son retour en force sur la scène africaine, sur initiative royale, depuis 2016, le Maroc a réussi à nouer une série d’alliances solides avec plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Guinée, Côte d’Ivoire, Nigéria… Anciens alliés ou nouveaux partenaires, la ceinture d’alliance au sein de la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) commence à verrouiller le continuum géopolitique de Rabat, qui n’hésite plus à ouvrir souverainement des consulats de certains de ces pays dans les provinces du Sud. 

Dans ce contexte, Dakar n’est ni le premier pays à ouvrir sa représentation, ni le premier partenaire économique du Maroc dans la région. Pourtant, le pays de Macky Sall est considéré par tous les analystes comme le premier allié du royaume dans la région, étant le seul à avoir garder une position favorable sur la question de l’intégrité territoriale. 

Signal particulier, après l’ouverture du consulat sénégalais à Dakhla le 6 avril, Aïssata Tall Sall, la nouvelle consule, s’en est allé directement à Fès, afin de faire visiter le mausolée d’Ahmed Tijani.  

Le secret d’une telle solidité trouve ainsi son origine dans les racines politico-religieuses des deux pays, qui ont, historiquement, partagé des frontières, mais surtout des rites religieux, incarné par la Tariqa Tijania, confrérie soufie. L’ancien Directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO), le Sénégalais Amadou Moctar Mbow, avait d’ailleurs déclaré en 2013 que : “les relations entre le Maroc et l’Afrique sont très anciennes, elles se sont renforcées par la Tijaniya, en ce sens que des millions d’Africains considèrent le pèlerinage à Fès comme un devoir religieux pour compléter leur pèlerinage à la Mecque”.

Car bien que le fondateur de la confrérie,  Ahmed Ibn Mohamed Tijani, soit né dans l’actuelle Algérie en 1738, il dû quitter sa terre natale à la suite de la pression coloniale. Il trouva refuge au Maroc, à Fès, où il passa la deuxième partie de sa vie. Son tombeau se trouve par ailleurs dans la ville impériale, où il a rendu l’âme en 1815 (1).  La confrérie a alors bénéficié de tout le prolongement géographique du Maroc, et est devenu l’une des plus présentes au Sénégal depuis que Omar bin Said al-Futi, sénégalais fulbe a pris la direction de la confrérie afin de lancer, au milieu du XIXe siècle, une révolte contre les colonisateurs. 

La dimension sociopolitique de la tijaniya, les liens tissés à travers elle ou à travers son instrumentalisation, donnent aux rapports sénégalo-marocains leur spécificité et leur caractère durable. On ne peut parler de relations avec le Maroc sans faire référence à cette confrérie et au Sénégal, elle est vue comme la base, sinon comme le soutien religieux, des rapports bilatéraux. Pour des raisons stratégiques et sécuritaires  évidentes, le royaume veut endiguer la propagation du wahhabisme et du salafisme, sponsorisés par les Etats du Golfe, dans la région. 

Ces pays sont dotés de moyens financiers beaucoup plus importants que ceux de Rabat qui, en conséquence, travaille davantage la symbolique de son action. Le Maroc, du fait de sa constante implication au sud du Sahara, s’appuie ainsi sur un capital  historico-symbolique qui le favorise par rapport aux autres pays arabes (2).

Ce n’est qu’au début des années 1980 que l’Algérie a pris conscience de l’importance d’un tel vecteur dans ses relations avec les pays africains. En 1983, Alger entreprend le rapatriement de la dépouille de cheikh Mohammed El Habib, descendant du fondateur de la Tijaniya, installé au Sénégal depuis 1950. Le président sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, lui avait donné une dimension politique et diplomatique en mettant son avion personnel à la disposition des cheikhs de la Tijaniya. Des initiatives qui ne semblent pas avoir réellement pesé sur la balance puisqu’entre temps, le Maroc a travaillé sur les liens personnels en prenant en charge les frais médicaux de frais médicaux et de pèlerinage des cheikhs tijanis, tout en créant des alliances d’oulémas lui permettant d’asseoir son influence. 

1- A. Barre, « La politique marocaine de coopération en Afrique. Essai de bilan », in A. Saaf (dir.), Le Maroc et l’Afrique après l’indépendance , Rabat, Institut d’études africaines, Actes des Journées d’études, 1998.

2-  Tijaniya : usages diplomatiques d’une confrérie soufie, Bakary Sambe