Edito n°4: Conquérir les âmes

La présentation du nouveau modèle de développement au chef de l’Etat a donné lieu à une série de commentaires, allant du dithyrambique au plus acerbe. Et si le texte est clairement en deçà des ambitions royales, telles que formulées dans le discours ayant donné lieu à cette initiative, il résume de manière assez synthétique les problématiques structurelles qui empêcheront le Maroc d’accomplir l’ambition qui est la sienne sur les 15 prochaines années. Les propositions, elles, sont beaucoup plus décevantes… 

Avant d’attaquer directement la question, je m’en vais vous raconter l’histoire de Selçuk Bayraktar, ingénieur, businessman et philanthrope turc. Si vous êtes initiés quelque peu à l’armement moderne, vous reconnaîtrez le nom. Oui, l’homme est à l’origine de la conception des premiers modèles de drones turcs, les fameux Bayraktar TB1 . Une technologie qu’il a importée à son pays, à la fin des années 2000, après en avoir acquis la maîtrise au au Massachusetts Institute of Technology (MIT), où il a accompli ses études. Aujourd’hui, le TB1 et son modèle évolué le TB2 font partie des modèles de drones les plus achetés au monde (le Maroc en a d’ailleurs également fait l’acquisition le mois dernier), et surtout, il sont l’un des piliers de la force de frappe militaire turc. 

Pourquoi cette histoire, me diriez-vous ? 

Combien de versions marocaines potentielles de Bayraktar avons-nous ? Plusieurs milliers. Des inventeurs, des chercheurs dans les plus grands instituts de recherche du monde, des ingénieurs hautement qualifiés qui font le bonheur des agences nationales étrangères. Mais à la seule différence près que le Maroc reste orphelin de ces cerveaux. Une saignée qui n’est pas nouvelle mais dont les effets hémorragiques pourraient être beaucoup plus dangereux sur le court terme que prévus. Car à l’heure où le Maroc envisage un redéploiement géopolitique, économique et politique d’ampleur, lequel lui a été en partie imposé par la conjoncture, c’est de ses cerveaux dont il a besoin le plus pour faire face à ces lendemains incertains. 

Car la différence entre le Maroc et la Turquie actuelle ne réside pas seulement dans la puissance industrielle. Bien que critiquable, Erdogan a su insuffler une nouvelle idée nationale qui a permis l’histoire de Bayraktar. Le retour de ce dernier à sa terre natale n’est pas le fruit de l’opportunisme, il est de notoriété publique que l’homme est attaché à l’ottomanisme erdoganien et à la grandeur turc, c’est une âme au service de la Nation.  

Et cela reste une histoire parmi d’autres, mais qui ont toutes été à l’origine du saut qualitatif opéré par Ankara, qui de simple appendice de l’OTAN, est devenue une puissance régionale. Une ambition qui, toutes proportions gardées, est partagée par le Maroc.  Or, c’est là que le rapport présenté au Roi déçoit. Reparamètrage des agrégats économiques, traitement frivole des enjeux énergétiques, aucune critique de la politique monétaire, approche universaliste du champs culturel et quasiment aucune mention du patriotisme…Le texte donne l’impression, malgré ses centaines de pages, de rester dans l’écume des choses. 

Face aux enjeux qui se dressent devant lui, c’est d’une nouvelle théorie politique, d’une idéologie nationale, dont le Maroc a besoin. Celle-ci devra s’articuler sur la nécessité d’une reconquête de la souveraineté économique d’une part. Car disons-le, les années qui arrivent seront difficiles pour plusieurs catégories de la société, et leur faire miroiter le verbiage inclusif n’est clairement pas la solution. Et d’autre part, faire revivre la Tradition marocaine, et en faire sortir un logos propre et adéquat aux aspirations du peuple, et qui exclut toutes les catégories importées. Voilà comment redonner aux Marocains, chacun à son niveau, le désir de se sacrifier pour les générations futures, comment créer des Bayraktar marocains, et comment conquérir les âmes qui seules peuvent faire passer le Maroc d’un Etat post-colonial à la puissance régionale qu’il a toujours été.