Edito n°3: De la contestation politique à la rebellocratie

Les Hashtags fusent ces derniers jours en soutien à des journalistes accusés, entre autres, de viol. Un engouement qui vient pourtant de la mouvance progressiste qui a, sous d’autres cieux, cloué au pilori toute personnalité accusée, à tort ou à raison, d’agression sexuelle. Autopsie d’une chienlit qui brise le voile de la société du scandale, engluée dans ses propres contradictions (#Freekoulchi ou #Believewomen ?). 

“Le ressentiment est une morale d’esclave” disait Nietzsche. Une phrase qui s’applique parfaitement à ceux qui prétendent combattre pour la “justice sociale” dans notre pays. Haine de l’autorité, de la réussite, de l’identité. Haine de soi. Or, en ces temps de désenchantement, où le beau, le bon et le vrai sont chaque jour piétinés par l’illusion de la consommation et la laideur du spectacle, le discours porté par ceux qui revendiquent être des opposants semble hors du temps et de l’espace, en témoigne la très faible mobilisation populaire qu’il génère. 

Cet échec cuisant, malgré le matraquage sur les réseaux sociaux, est imputable d’abord à ceux qui tiennent ce discours. Le premier niveau d’incohérence consiste d’abord en la martyrologie et la violence du discours qui la précède. Comment peut-on se revendiquer du trotskisme révolutionnaire, d’être dans l’acharnement revanchard du “ni pardon ni oubli”, de menacer physiquement des hauts magistrats, et se plaindre de prendre un retour de bâton de la part d’un Etat que l’on qualifie déjà de tyrannique ? On est loin ici des figures christiques de la littérature d’extrême gauche.  Car même si l’on peut critiquer le messianisme socialiste d’un Che Guevara ou l’hyper-modernité d’un Sankara, ces deux figures incarnent toutefois un héroïsme qui force le respect, même si l’on n’est pas du même bord politique. Pour le dire simplement : ils ont mis leur vie sur la table et ont incarné, durant leur combat, la rectitude morale et la virilité exigées par l’exercice. 

Et c’est là où l’on bascule dans le second niveau d’incohérence. Car si l’on part du postulat – biaisé, simpliste et dangereux- que l’Etat marocain se venge sur ses opposants, et que les accusations sont fausses. Que garde-t-on au final ? Des êtres décousus, aux mœurs discutables, des épaves qui carburent aux joints et à la bière. Des rebellocrates. Si l’auteur de ces lignes n’a rien contre les fumeurs et les buveurs (il les trouve au contraire de meilleure compagnie), il n’attend cependant pas d’eux de donner des leçons à une monarchie millénaire. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Il y a des combats politiques à mener au Maroc, tant que les intérêts de ce dernier sont les seules motivations, et tant qu’ils sont portés par ceux qui incarnent la transcendance éthique et non ceux qui nivellent vers le bas. L’égalitarisme moderne a malheureusement donné le droit au médiocre de damner le doué, au manant de provoquer le chevalier, et au bourgeois arriviste de prétendre à l’aristocratie. 

Le malheur de la modernité politique au Maroc est que notre peuple est foncièrement inégalitaire. Non pas qu’il accepte les injustices, son histoire prouve tout le contraire, mais admet à raison que les membres d’une communauté ne sont pas du même calibre, qu’il existe une supériorité et une infériorité objectives entre eux. Et les nier ne va pas pour autant les faire disparaître. Au contraire, c’est justement cette négation de la hiérarchie légitime qui engendre l’injustice.

Pour conclure, les derniers mots du commissaire Danilov dans Stalingrad (2001) à Vassili Zaïtsev avant de mourir : 

“L’homme sera toujours l’homme hélas. L’homme nouveau n’est pas encore né. On s’est donné tant de mal à créer une société égalitaire, à fonder une société où l’on aurait rien à envier à son prochain. Mais il y aura toujours quelque chose à envier. Un sourire, une belle amitié. Quelque chose que tu n’as pas que tu veux t’approprier. Dans ce monde soviétique, il y aura toujours des riches et des pauvres. Riches en dons, pauvres en dons. Riches d’amour, pauvres d’amour”.