Ce Coran que nous n’avons jamais lu

Je m’en vais vous raconter une histoire digne d’une tragédie grecque. L’histoire d’une tribu qui devint empire puis qui déchut en nations et qui porta en son sein le sceau des prophètes avec comme première injonction révélée celle de lire et qui ne lit pas ou si peu. Une histoire qui pourrait porter à rire si elle n’était aussi tragique.

L’histoire d’un livre sacré que nous psalmodions selon la vulgate d’un calife assassiné. Comme si ces psaumes répétés de manière mécanique étaient le rouage d’un coffre qui recèle des trésors de savoir et de connaissance mais que l’on refuse d’ouvrir de peur de voir surgir aussi un passé romancé et sacralisé mais qui est forgé par le sang, les meurtres et les intrigues politiques.

L’histoire aussi d’un livre dont nous sacralisons l’exégèse des illustres commentateurs au point de le reléguer au second plan et de le figer dans une temporalité qui ne permet plus de répondre aux exigences d’un monde moderne dont le leitmotiv est la destruction de toute sacralité.

L’histoire, enfin, d’un « Ecrit en explication de toute chose et comme guidance et miséricorde et bonne nouvelle à ceux qui se soumettent » (Les abeilles V. 89). Ce Coran qui nous interroge dans ce verset « Est-ce faute de méditer le Coran? Certains cœurs ne sont-ils pas verrouillés ? » (Muhammad V. 24)

Or, si nous ne trouvons pas dans le Coran l’explication à ce monde qui nous déchire et nous bouleverse c’est donc tout simplement que nous ne l’avons jamaislu ou, tout au mieux, pas assez bien ! C’est donc simplement que nous ne nous sommes pas soumis à cette injonction divine, à cet appel à la lecture, à la compréhension et à l’imprégnation.

Mon propos dans cet article n’est nullement et aucunement d’appeler à un « Islam des lumières », un « Islam de Broadway », du « Marais » ou de Tariq « rentre-là moi dedans ». J’appelle, de ma petite voix de musulman marocain, au « Vrai Islam ». Qu’est-ce que le vrai Islam me direz-vous, celui du Coran tout simplement. Celui où l’on lit et où l’on interconnecte les versets comme on le fait avec les étoiles lorsque l’on est perdu et que l’on cherche à retrouver son chemin. L’Islam où le Coran est le seul et unique référent à la véracité d’un hadith puisse-t-il avoir le meilleur des sanads. Loin de la fable de « l’abrogé et de l’abrogeant », cette invention à « détruire du sens » comme pour nous confisquer notre livre sacré et nous obliger à passer par des intermédiaires alors que l’Islam, en tant que dernière religion de ce cycle de manifestation, est La religion de l’individu et de sa responsabilisation.

Je tenterai dans cet article, en deux parties, de mettre l’accent sur les raisons de ce que l’on peut aisément appeler une perdition avant de donner quelques exemples de toute la compréhension de ce monde (et des autres d’ailleurs) que peut nous offrir notre livre sacré si nous nous donnons enfin la peine de le lire. Commençons donc par essayer de comprendre pourquoi le peuple du prophète « tient ce Coran pour chose à fuir » (le discernement, 30).

Première partie : Autopsie d’une confiscation

· Révélation dans la caverne de Hira’ ou l’origine de notre rapport ambigu à la lecture :

Cette histoire débute dans une caverne comme pour souligner encore plus cet héritage grec que nous refusons d’admettre malgré le fait que la langue arabe consacre un mot, « Yunân », à la désignation spécifique de la culture hellénique. Héra, dans la religion grecque antique, est la protectrice des femmes et la déesse du mariage. La caverne fait, quant à elle, écho (merci de faire attention aux jeux de mots) à celle de Platon et à son allégorie du sens caché. Cela est une première piste qui nous montre que cette légende, tout en soulignant que l’Islam est l’héritier de la culture et des mythes grecs, est fausse. Elle n’est que la mise en scène d’une certaine lecture de la prophétie et du rôle du prophète. Il convient donc d’essayer de décrypter le sens caché de ce story-telling califale.

Selon la tradition, le prophète aimait à s’isoler dans cette grotte pour y méditer. C’est là qu’il aurait reçu la révélation pour la première fois. Il est communément admis que l’ange Gabriel lui serait apparu pour lui intimer l’ordre de lire les premiers versets du Coran. « Lis! Au nom de ton Seigneur qui créa, créa l’homme d’un accrochement, Lis! De par ton seigneur tout générosité, Lui qui enseigne par le Calame, enseigna à l’homme ce que l’homme ne savait pas » L’accrochement

La racine q.r.asignifie, dans l’ancien arabe, réciter, lire à haute voix. Le prophète aurait refusé de lire à trois reprises car, étant illettré (« je ne sais point lire »),ilne pouvait déchiffrer les versets. Il aurait été malmené par l’Ange dans une lutte psychique si ce n’est physiqueavant que ce dernier finisse par lire lui-même les versets à Muhammad qui s’en imprégna.

Il s’ensuivit une période de doute où le prophète tourmenté connut la mélancolie le menant même à l’envie de mettre fin à ses jours ! Disons le tout de go, cela est en totale contradiction avec le Coran qui détaille et décrit le moment de la première révélation dans deux sourates An-Najm et At-Takwir. La première décrit le moment de l’apparition « ceci n’est que révélation à lui révélée », « dont l’instruit un être fort, très fort » et « pénétrant. Il planait », « à l’horizon suprême ». La deuxième souligne le caractère grandiose de cet événement : « ceci est langage d’un noble émissaire, plein de force, d’un haut rang auprès du maitre du trône ».

Alors que la légende de la caverne fait de Jibril une sorte d’ange gnostique venu torturer Muhammad, il n’est question, dans le Coran, que de respect et d’accompagnement. La sourate An-Najm décrit un Jibril/Jibra-El qui « s’approcha jusqu’à rester suspendu », s’approchant doucement pour révéler « au serviteur de Dieu ce qu’il lui révéla ». Muhammad voit même, parmi les signes de son Seigneur, « les plus grandioses ».

La lutte entre l’Ange et le prophète est un emprunt (tiens, tiens) à la tradition juive. Elle est l’adaptation de la lutte entre Jacob et « El » (Genèse 23,32) où le premier fût nommé Isra-El parce qu’il « a lutté contre Dieu et contre les hommes et les a battus ». C’est justement par rapport au judaïsme que toute l’histoire de Hira’ semble se positionner. En effet,si le prophète refuse de lire c’est parce qu’il est un « ummi », un illettré. Muhammad est effectivement désigné dans le Coran comme « an-nabiy al ummi » (Al Aaraf, 157) et Jibril, l’envoyé du tout puissant, l’aurait ainsi ignoré !

C’est dans la sourate Al-Imran que le vrai sens de « Ummi » est flagrant : « …et dis à ceux qui ont reçu l’Ecriture et aux ummiyin –est-ce que vous vous soumettez ?- » (20). Pour les plus wahhabites des lecteurs, Dieu dit avoir « envoyé au sein des ummiyin un Envoyé des leurs » (Al-Jumua, 2).

Les ummiyins sont les arabes qui ne sont ni juifs (dans le sens religieux) ni chrétien. Le prophète est le porteur d’un message divin qui ne s’adresse pas spécifiquement et principalement aux juifs et cela est tout simplement révolutionnaire. N’oublions pas que Jésus est avant tout juif et que c’est sa volonté d’étendre le principe d’élection du peuple d’Israël au reste de l’humanité qui définit le christianisme. L’islam vient ainsi faire remonter le message originel divin à Abraham qui n’était « ni juif ni chrétien » (Al-Imran, 67).

Paradoxalement, comprendre « ummi » par « inculte »est donc une transposition de l’élitisme juif qui voit dans toutes les nations non juives, des nations « incultes ». J’en veux pour preuve le fait que les mots « Ummi » et « Ummiyin » ont des équivalents en hébreu qui désignent les nations du monde en dehors du peuple d’Israël (« umam’ulam). C’est la traduction latine de la Bible qui substitua au mot « umam », c’est-à-dire « nations », le mot de « gentiles ». Les non juifs sont donc les gentils, les goyim. Un fait révolutionnaire devient, de par cette compréhension tronquée, l’intériorisation d’un qualificatif péjoratif.

A la lumière de tous ces éléments, il est évident que le but de ce que j’ai qualifié de « story telling califal » est la volonté d’assigner à Muhammad un rôle de réceptacle passif de la parole divine. Le fait qu’il soit illettré venant prouver, a fortiori, le fait que le Coran est parole de Dieu. Or, dans les débats théologiques face aux juifs et aux chrétiens, accusés d’écrire la Bible « de leurs mains », cela est décisif.

Nous sommes donc des musulmans, qui apprenons, dès notre plus jeune âge, que notre prophète a récité les premiers versets du Coran sous la contrainte. Si vous me permettez de jouer les Sigmund pour un bref instant, cela me semble symptomatique de notre rapport problématique aux livres et à l’écrit. Offrez donc un livre à un « ummi » et vous vous prendrez 1400 ans d’histoire en pleine poire. Vous comprendrez ainsi pourquoi aucun livre majeur n’a été écrit sous la dynastie Ommeyade. Il est donc grand temps de décider si nous sommes des goys ou des incultes, il est sacrémentl’heure de trancher !

· La mécanique de l’abrogation : ou quand le message est tellement puissant que l’on doit inventer le plus puissant des tours de prestidigitation pour le dominer :

Imaginez quelqu’un avec une grande bibliothèque, une bibliothèque digne des mille et une nuit. Cette personne a un voisin avec qui il a eu des différends dans le passé (pas grand-chose si ce n’est quelques croisades) et qui s’intéresse quelques fois à sa bibliothèque. Comme notre propriétaire ne lit jamais ses livres, son voisin, par curiosité mais aussi par taquinerie, s’y intéresse de temps en temps surtout pour mettre le doigt sur les contradictions qu’ils sont censés contenir. Ce n’est qu’une fois que le voisin pose des questions que notre héros, dans une position défensive pathétique, prépare un contre-argumentaire étant le premier à s’étonner de ces soi-disant contradictions. Vous ne voyez pas de quoi je parle ?

Et les « versets sataniques » de Salman Rushdie, cela vous parle-t-il ? Ce livre paru en 1988 avait provoqué l’ire des musulmans du monde entier. Seulement voilà, ce bon monsieur n’avait fait que dépoussiérer nos livres de tradition pour en sortir l’épisode qui devrait, parmi d’autres, justifier la fable de l’abrogé et de l’abrogeant. Cette dernière rapporte, en effet, que Muhammad aurait récité deux versets inspirés par Satan, versets élogieux à l’égard des trois déesses du paganisme arabe avant que Dieu ne les efface pour les remplacer. Cela justifierait ainsi le verset suivant : « nous n’avons pas envoyé avant toi d’envoyé ou de prophète en qui Satan, quand ils éprouvaient une aspiration, n’y mêlât de ses projections. Mais Dieu abroge les projections de Satan, et de plus rend péremptoires Ses propres signes » (Le pèlerinage, 52).Entre la narration qu’en fait Tabari et le déni de Ibn Hicham et Ibn Khatir, cet épisode survit dans nos livres malgré le fait qu’une simple étude à la lumière du Coran et des données historiques suffise à remettre en cause son existence même. D’abord parce que la tentation de céder aux forces du mal est l’apanage de prophètes comme le Christ ou Bouddha sans qu’il s’agisse pour autant de versets apocryphes. Ensuite parce que les deux exodes en Abyssinie évoqués dans les livres de Sira sont humainement impossibles pour l’époque d’autant plus que ce sont les sourates qui suivent la sourate de l’Etoile, dans leur détermination à combattre le paganisme mecquois, qui susciteront le courroux des Qurayshite. Parler donc d’émigration, et à fortiori de volonté d’apaisement d’un prophète aculé, avant la sourate de Al-Kafirun par exemple (O dénégateurs, je n’adorerai pas ce que vous adorez) est pur anachronisme.

Ajoutez à cela ce verset tant cité et tant mal compris : « Nous n’abrogeons un verset, ni ne le faisons passer à l’oubli, sans en apporter de meilleur ou d’analogue… » (La vache, 106). Saupoudrez le tout d’un hadith qui fait dire à Omar Ibn Al Khattab que le Coran contenait un verset qui instaurait la lapidation comme punition de l’adultère et qui n’y figure plus (Bukhari, Hadith n° 6829) et vous obtiendrez la fable de l’abrogation.

D’ailleurs, et en attendant le moratoire de Tariq Ramadan sur la lapidation, parlons donc un peu de cette histoire d’adultère. Les sémites semblent tellement portés sur la chose que dès qu’un prophète émerge pour leur parler de la rédemption éternelle, ils commencent par lui demander la peine à appliquer à un couple adultérin !

La peine dans l’ancien testament était ainsi la lapidation et quand la question fût posée à Jésus, celui-là aurait ainsi répondu, parlant de la femme adultère, « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre »et ce dans la continuité de son message d’amour et de respect d’autrui mais aussi de destruction des anciennes idoles.

Le prophète, vraisemblablement à Médine, fût soumis à la même question. Il demanda aux rabbins « taquins » d’appliquer la peine que prévoyait la Torah sachant que cela était la lapidation et qu’il s’agissait d’une question piège visant à montrer qu’il ne connaissait pas les anciennes écritures alors qu’il se prétendait leur continuateur.

Ce n’est qu’ensuite que Dieu abrogeal’ancienne peine par une nouvelle, celle de la flagellation. Dire que l’Islam prévoit deux peines différentes à l’adultère, selon le statut marital des adultérins, est le seul moyen trouvé par nos extraordinaires prédicateurs pour ne pas admettre que certains hadiths sont fabriqués et qu’ils ne peuvent soutenir la comparaison à la référence ultime, celle du Coran.

Admettre ainsi que, dans le Coran, certains versets abrogent d’autres versets est une insulte que l’on fait à Dieu et à son prophète. Celui-ci étant l’enseignant (désigné par Dieu lui-même) du Coran, comment aurait-il pu oublier de nous enseigner cette « science » qu’est l’abrogation ?

Quand Allah parle d’abrogation dans le Coran, il s’agit d’abroger les anciennes prescriptions, celles des révélations précédentes, afin de suivre l’évolution (et pas seulement dans un sens positif) de l’humanité.

L’abrogation est donc la mise en pratique d’une pratique utilisée par nos dominants depuis des siècles. Eclipser un sens par un autre, un concept révolutionnaire par une révolution colorée. C’est Martin Luther King qui éclipse Malcom X, c’est la mise en pratique de la dialectique entrewahhabites et musulmans « éclairés » comme ce cher Tariq (oui je fais des fixations quelques fois) ; Les premiers portent atteinte au Coran en fabriquant des hadiths et les seconds appellent à des moratoires pour changer des préceptes qui n’existent pas à l’origine !

Comme le dit magnifiquement Youssef Seddik, il faut lire le Coran comme un « ensemble de –pulsars- qui s’appellent et correspondent, dont il faudra toujours tenter de reconstituer les ondes et les rayonnements, mesurer le temps de voyage pour arriver jusqu’à nous ou pour rétracter leur luminance. Une lecture d’astronome qui lit à même le ciel la carte des points d’illuminations, calcule l’existence d’une étoile encore invisible ou d’un trou noir. Ainsi doit-on lire les grandes œuvres qui toujours parlent ».

L’abrogation a ainsi éclipsé ce message universel, non pas simplement tolérant mais surtout décisif et révolutionnaire : « Point de contrainte en matière de religion : droiture est désormais bien distincte d’insanité. Dénier l’idole, croire en Dieu, c’est se saisir de la ganse solide, que rien ne peut rompre. Dieu est Entendant, connaissant ». (La Vache, 256) et lui a préféré ce que l’on appelle communément le verset du glaive « une fois dépouillés les mois sacrés, tuez les associants où vous les trouverez, capturez-les, bloquez-les, tendez-leur toutes sortes d’embûches… » (Le repentir, 5) qui est un verset spécifique à une situation de guerre.

Elle éclipse ainsi le prophète de la liberté religieuse par un prophète belliqueux, prophète de la guerre comme aimera à le décrire et à l’imaginer la littérature médiévale tardive.

J’aimerais terminer la première partie de cet article en revenant sur le meurtre du calife à l’origine du Coran tel que nous le connaissons aujourd’hui. En effet, ce meurtre et la lecture qui en est faite est à l’origine des grands schismes de l’Islam. Plonger dans cet événement et dans notre histoire loin de toute fantasmagorie peut ainsi nous aider à nous délivrer de la malédiction de l’illettrisme qui semble nous suivre depuis que nous, peuple de Muhammad, avons refusé de lire. En attendant de le faire ensemble, je vous retrouve bientôt pour la deuxième partie de cet article.

Bibliographie :

· Nous n’avons jamais lu le Coran, Youssef Seddik, éditions de l’aube

· La vie de Muhammad, Hichem Djait, editions Fayard

· Introduction à une étude méthodologique du Coran, Imran Hossein, édtionskontrekulture

· Le Coran, essai de traduction, Jacques Berque, éditions Albin Michel

*J’emprunte ce titre au merveilleux livre de Youssef Seddik « nous n’avons jamais lu le Coran » dont la lecture est à l’origine de cet article.