Ce Coran que nous n’avons jamais lu (2e partie)

« Cultivons-nous en attendant la mort » pour paraphraser Pierre Desproges. En ces temps de Coronavirus et après la fin récente du Ramadan, où la lecture complète du Coran ressemble à un marathon bingwatchique Netflix sur son canapé, je vous invite à découvrir quelques exemples de cette lecture -hors de la tradition exégétique orthodoxe- évoquée dans la première partie. Restons pour cela dans la Caverne pour y allumer le feu de la conscience humaine et intéressons-nous à la sourate du même nom qui est par essence la sourate de la fin de ce cycle de manifestation.

Notons tout d’abord que ce qui fait le cœur de cette sourate est encore une fois les réponses de Dieu aux questions posées par ceux que j’ai appelés les « rabbins taquins » de Médine. Si les réponses du prophète lèvent toute ambiguïté sur l’authenticité de sa mission, la lecture faite par la tradition qui, en cherchant en priorité à mettre l’accent sur les différences avec les lectures juives et chrétiennes, en occulte la dimension eschatologique.

Les gens de la Caverne et la question de la monnaie 

Le miracle du Coran n’est ni dans sa langue ni dans sa structure mais réside, tout d’abord du moins, dans son logos, dans sa capacité à faire la somme des mythes pour leur donner une dimension exégétique qui permette à l’humanité de « s’orienter » après le sceau des prophètes. Il en va ainsi de la légende des sept dormeurs d’Ephèse chez les chrétiens de l’époque.

Qualifier cette légende de mythe n’est nullement péjoratif. En effet, un mythe (par le processus de l’évhémérisation) est un fait historique devenu légendaire.

Le Coran reprend l’histoire de ces fervents croyants en ne faisant qu’une seule concession aux calculs profanes. Le nombre des dormeurs n’est pas important (le chien faisant figure de variable perturbatrice) et seule la durée de leur sommeil est précisée. « Ils ont séjourné dans leur caverne trois cents ans, auxquels on en ajouta neuf » (La caverne V. 25). Le rajout des neuf années étant exactement la correspondance entre le calcul entre années solaires et années lunaires. Il convient donc d’en noter surtout les leçons eschatologiques.

Je ne m’attarderai pas sur la dimension « générique de fin de film » du monde moderne et vous prie de prendre la sortie en bas de page, direction la section « développement personnel » de votre libraire préféré si vous êtes convaincu du contraire. Il suffirait de citer ici ce passage du Vishnu Purana pour illustrer mon propos :

« Ils tueront les enfants dans le ventre des femmes, les hommes épouseront des hommes, et les femmes, des femmes, ils nourriront les vaches avec de la viande, le héros et le guerrier seront moqués et bannis, la seule union entre les sexes sera celle du plaisir, celui qui possède le plus d’argent dominera les hommes, les femmes ne seront plus que des objets de plaisir sexuel ».

Les dormeurs de la caverne ont fui un peuple qui « s’est donné des dieux en dehors de Lui », « faute d’apporter sur eux démonstration patente » et par crainte de « revenir dans la secte ». Le seul moyen de préserver leur foi était donc de fuir la société dans laquelle il vivait.

Voilà de quoi faire réfléchir tous les européens de papiers, musulmans de naissances, qui crachent sur leurs pays d’accueil tout en bénéficiant de leurs systèmes sociaux.

J’aimerais cependant m’attarder sur la dimension monétaire du récit des dormeurs. En effet et après leur réveil, ne sachant la durée de leur sommeil, ils décidèrent d’envoyer l’un d’eux muni d’une pièce de cuivre ou d’argent afin d’acheter la nourriture la plus « pure » possible. Cette pièce porte donc en elle une valeur échangeable ce qui est la définition même d’une monnaie. La différence avec nos monnaies actuelles étant qu’elle porte une valeur intrinsèque. Or, qu’est-ce qui attribue de la valeur à une chose ? Le fait que le temps n’altère pas sa qualité. Il en va ainsi de la mémoire de l’être humain et à fortiori d’une nation qui porte en elle, son passé, son présent et peut ainsi se projeter dans l’avenir. Imaginez donc les dormeurs de la caverne avec des billets ayant pris 300 ans d’inflation dans la face et dans la valeur faciale ! Il faut ainsi comprendre que la dégénérescence de la monnaie que nous vivons actuellement n’est que le résultat de son passage du côté obscur du règne de la quantité. Ainsi, et avant Hanouna, les marseillais, Biden candidat et autres joyeusetés, la monnaie a toujours revêtu une dimension qualitative. Les monnaies celtes étaient parsemées de symboles druidiques et si Philippe le Bel a détruit l’ordre du temple, c’est sans doute parce que ce dernier était le garant religieux de la valeur de la monnaie. Olivier Maulin (auteur que je recommande particulièrement) fait coïncider cet événement –de manière humoristique- avec le début de la fin, c’est-à-dire de la modernité. Les modernes se reconnaissent ainsi surtout par leur volonté de rejeter le divin et de tout ramener à des considérations purement matérielles. Ils font ainsi preuve d’une prétention contre laquelle nous a mis en garde le Coran dans un autre événement conté dans la sourate de la Caverne.

Al-khidr et Moise ou la rencontre du Manu et du prophète 

Dans la tradition hindoue, le « Manu » est le responsable de l’application de la loi spécifique à un cycle de manifestation. L’ésotérisme musulman l’appelle « homme universel » et le taoïsme, le « roi ». Il est communément admis que Moise, s’étant vanté d’être l’homme le plus savant sur terre, reçut l’ordre d’aller à la rencontre d’un « adorateur d’entre les Miens que Nous avons gratifié d’une miséricorde d’auprès de Nous et instruit d’une science de Notre sein » (Verset 65). Serviteur qui se trouvait à la jonction des deux « mers », celles de la connaissance et de la foi et non celles de la fausse conversion du commandant Cousteau. Comme si nous devions absolument attendre que la science profane et ses apôtres nous bénissent de leur bienveillance.

Lorsque Moise lui demanda s’il pouvait l’accompagner afin qu’il « l’instruise d’une part de ce dont il fut instruit à la voie droite », celui-ci répondit que Moise ne serait pas assez patient car comment pourrait-il être assez patient par rapport à des choses dont il « n’embrasse pas assez la connaissance ». Après avoir accompagné ce serviteur de Dieu et assisté à des événements dont les occurrences lui furent si pénibles qu’il ne put s’empêcher d’en demander la signification, le premier le congédia tout en lui expliquant que s’il avait sabordé un navire, tué un jeune homme et fait un travail sans demander de contrepartie c’était afin de servir une cause juste qu’un homme, fut-il prophète, ne pouvait percevoir.

Sans qu’il soit absolument nécessaire de trancher sur la question de savoir si El-Khidr est la même personne que le mystérieux Melkhizedek dont parle la Bible « Tu es sacrificateur pour toujours selon l’ordre de Melchisedek » (Psaume de David), il suffit de garder à l’esprit qu’il est tout sauf ce qu’en dit le professeur Ali Benmakhlouf sur toutes les chaines laïques françaises. El-Khidr est ainsi le Manu de ce cycle, celui qui veille à l’application de la loi, consacre les prophètes et détient les secrets de la connaissance divine. Il n’est pas un ectoplasme à la Casper ni une ombre qui rôde chez ceux qu’on qualifie, péjorativement, de mystiques.

Dans sa dimension eschatologique, cette histoire est une véritable leçon d’humilité adressée à tous ceux qu’un minimum de connaissances expérimentales enivre à en perdre la raison. Elle est aussi une leçon et un avertissement adressés à un peuple dont Moise est le prophète. Loin de moi l’idée de dire que le Coran bafoue l’image d’un prophète qu’il cite 52 fois mais de montrer qu’il est utilisé comme symbole  d’un peuple dont le messianisme est la contre-orientation du monde que nous vivons.

 Gog & Magog, Alexandre le grand, Bush Junior et Jerusalem 

Nous sommes cette fois-ci en 2003, Jacques Chirac demande au professeur Römer, spécialiste de l’ancien testament à l’université de Lausanne, de rédiger un rapport sur les légendes relatives à Gog et Magog. La raison en est une discussion avec Bush Junior et l’utilisation par ce dernier de Gog et Magog comme argument d’autorité afin d’avoir l’appui de la France pour envahir l’Irak ! Le président américain (so long America) avait ainsi déclaré qu’il voyait Gog et Magog à l’œuvre au Moyen-Orient. L’exégèse qui va suivre n’est en ce sens pas plus fantaisiste que celle de Junior.

On retrouve deux occurrences de « Gog et Magog » dans le Coran. Une dans la sourate de la Caverne et une dans la sourate « les prophètes » où il est dit : « Interdiction sur une cité par Nous abolie que son peuple y fasse retour/ avant qu’elle soit ouverte à Gog et à Magog et qu’ils ne déboulent de toutes les collines » (Versets 95 et 96).

Dans la « Caverne », on apprend que ceux-ci furent emprisonnés derrière une barrière construite par un « Bi-cornu », envoyé pour « châtier ou pour adopter un beau traitement » (Verset 86) à l’égard des peuples.  Dieu se retire ainsi du monde. Cette idée de « retrait de Dieu » et qui apparait dans ce verset sera défendue même par les jansénites dont la pensée influencera jusqu’aux écrits de Racine. Notons aussi que « dou-al-karnayn » – s’est vu donné par Dieu « sur toutes choses des prises » (Verset 84) mais n’a pu vaincre Gog et Magog et s’est limité à les emprisonner faisant de leur libération un des signes majeurs de la fin des temps.

Alexandre le Grand, n’en déplaise à l’exégèse qui refuse catégoriquement que cet homme dont la légende a bercé notre imaginaire soit un envoyé de Dieu car élève de Aristote (on retrouve ainsi ici cette occultation de l’héritage hellénique dont je parlais dans la première partie de cet article) a ainsi retourné le sablier de l’âge de fer.

Jacques Berque note, dans sa traduction du Coran, que l’exégèse « s’amuse à des rappels légendaires contradictoires, en délaissant trop souvent la raison d’être des récits ». Allons au-delà des détails et demandons-nous donc quelle est cette cité à laquelle veulent retourner Gog et Magog. Il est évident que le Coran parle de Jérusalem et que le destin de cette dernière est intimement lié à ce peuple. L’envie de continuer à lire des livres en liberté m’empêche d’aller dans de plus amples détails mais si vous pensez que ces derniers sont toujours enfermés, je vous propose d’éteindre votre télévision et d’arrêter d’écouter les prédicateurs entretenus aux énergies fossiles pour installer une superbe application qui s’appelle Google Earth! Vous pourrez jouer à « trouve Gog et Magog » jusqu’à la fin du confinement au moins et pendant que vous y jouer, j’aimerais retourner à l’idée de retrait de Dieu pour conclure cet article.

· Du caractère démiurgique du refus d’Iblis :

« Lorsque nous dîmes aux anges : -prosternez-vous aux pieds d’Adam-. Ils le firent, à l’exception d’Iblis (c’était un des djinns), inpudemment il désobéit à l’ordre de son Seigneur. Le prendrez-vous, lui et sa descendance, comme protecteurs au lieu de Moi, quand ils vous sont ennemis ?  » (Verset 50).

On retrouve une autre narration dans la sourate « Al-âraf » : « Nous dîmes aux anges : -prosternez-vous devant Adam-. Ils le firent, à l’exception d’Iblis, qui n’était pas des prosternants. Dieu lui dit : »qu’est-ce qui t’empêche de te prosterner quand Je te l’ai enjoint ? –je vaux mieux qu’Adam, dit-il, Tu m’as créé de feu, lui d’argile » (versets 11 et 12).

Ces deux occurrences nous livrent tout d’abord une méthodologie à suivre lors de l’étude du Coran. Il faut en effet lire les deux narrations en écho pour ne pas tomber dans le piège qui consiste à voir dans Satan, un ange déchu, et relever ce que certains orientalistes –inventeurs de l’eau chaude- appellent « les contradictions du Coran ».

Il est intéressant de noter aussi que pour certains exégètes (qui ont tout de même le mérite de le relever quand d’autres n’y prêtent aucune attention) le « lam » du verset 11  » قَالَ مَا مَنَعَكَ أَلَّاتَسْجُدَ إِذْ أَمَرْتُكَ ۢ » est une double négation dont la justification linguistique n’est pas évidente.  Ils font ainsi fi du caractère démiurgique de cette négation car le refus de Satan de se prosterner et l’acceptation surtout de ce refus par Dieu est ce qui crée tout simplement le temps et la condition de l’être humain dans son opposition à son adversaire (le diable étant celui qui divise). Youssef Seddik va même jusqu’à y voir une étymologie du mot « Allah » ce qui, à défaut d’être juste, est tout de même une tentative d’explication d’un mot que nous utilisons pour parler de Notre créateur sans jamais en questionner l’origine.

Conclusion :

« Dis : – si la mer se faisait d’encre pour écrire le langage de mon Seigneur, elle s’y épuiserait, même si Nous en doublions l’étendue, avant que ne s’épuisât le langage ». (La caverne, verset 109)

Tel le dormeur de Rimbaud qui « dort dans le soleil. La main sur sa poitrine. Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit », nous avons tué les dormeurs de la caverne en prêtant si peu d’attention à leur histoire et nous avons insulté le Manu en querelles byzantines se préoccupant de savoir si le poisson qui a indiqué le chemin à Moise était vivant ou mort. Il est grandement temps que cela cesse. Tout ce que j’ai avancé dans cette seconde partie n’est qu’une partie infime de toutes les interprétations qu’offre une seule sourate de ce livre que nous avons la prétention de « clôturer » pendant le Ramadan. Je sais que je fais preuve de mauvaise foi en disant cela car il s’agit plutôt d’une lecture que d’une imprégnation mais le but de ce modeste article est de vous inviter à délaisser le règne de la quantité pour celui de la qualité pendant ce mois sacré et chercher à pénétrer toutes les explications de l’état du monde dans le Saint Coran. 

A bientôt !  

Bibliographie :

· Nous n’avons jamais lu le Coran, Youssef Seddik, éditions de l’aube

· Le Coran, essai de traduction, Jacques Berque, éditions Albin Michel

· Gog et Magog, Imran Hossein, Kontrekulture

· Pourquoi lire les philosophes arabes, Ali Benmakhlouf (non je déconne !)

· Le règne de la quantité et le signe des temps, René Guénon, Gallimard