La lucarne du Majdoub n°6 : l’esthétique du sacré, réparer le mal par le sublime

Dans mes déambulations quotidiennes dans la ville de Fès, je m’arrête plusieurs fois la bouche bée, devant la majesté des formes géométriques et la splendeur des calligraphies et je m’amuse à voyager dans le temps et imaginer l’effet du temps sur ces édifices. Mais la question qui se posait toujours était ; si vraiment ces gens qui ont sublimé l’espace ont considéré ce qu’ils faisaient comme étant un «Art» ? 

L’art est aujourd’hui l’expression symbolique du récit de l’individualité dans le monde. Sans aucun attachement à n’importe quelle valeur moralisatrice ou bien contraignante, l’artiste se lance dans la sphère créative comme une hystérie extatique qui ne fait qu’exprimer l’immédiat de l’émotivité sur un médium particulier. Avant, l’art était censé créer une valeur intangible, une valeur en soi. Fût un temps où le moderne a tué Dieu pour se livrer au vide existentiel et pour le combler, il a inventé l’art en tant que technique extatique pour fuir le stress de la solitude dans le monde. Et du moment où l’art devient l’expression absolue de l’individualité, il est censé aussi exprimer l’obscurité et la lumière de ce dernier. Le romantisme était fasciné par la beauté de l’existence et il a essayé d’exprimer la jouissance d’être dans des œuvres sublimes. Tardivement dans l’histoire esthétique, un Dadaïsme s’est insurgé contre toute forme de diktat dans l’art et l’expression esthétique. Ces deux cas de figures montrent clairement la trajectoire déconstructiviste de l’art et de l’esthétique dans le monde occidental qui est devenu plus tard la seule manière d’expression esthétique possible.  Mais qu’en est-t-il des autres contrées et civilisations ? est-ce qu’elles n’avaient aucune expression selon les canons esthétiques occidentaux de la modernité ?   

La lecture de l’Histoire nous permet de comprendre et de voir le commun civilisationnel entre les cultures, et en ce qui concerne notre sujet, l’expression esthétique en commun entre les civilisations du monde était bel et bien l’expression esthétique du sacrée comme on le voit dans les rituels et les édifices. Alors, si on peut aussi définir un concept de l’esthétique en se référant à ce commun culturel et historique nous dirons que « Est esthétique, toute expression symbolique subjective et sacrée de l’existence de l’Homme sur terre ».   De ce fait, l’esthétique du profane et par cela on veut dire « toute expression symbolique qui vise à déconstruire », est un événement accidentel dans l’Histoire de l’humanité. Elle est propre à un schisme contingent entre une institution religieuse et l’expression populaire de la beauté. 

L’art contemporain aujourd’hui ne laisse personne insensible. Le degré de transgression et le flou s’articulent de manière problématique suscitant un sentiment de choc. Il y a quelques jours, l’artiste italien Salvatore Garau a présenté sa sculpture invisible vendue à 15000 Euros. « Ça fait des années que je pense à ces sculptures invisibles. Mais ce n’est que maintenant que j’ai décidé de les exposer, car c’est une parfaite métaphore de l’époque que nous vivons » Déclare Garau. Cet exemple est révélateur du mode de transgression et d’abstraction toxique qui est essentiel aujourd’hui à l’existence de l’art contemporain comme moyen de distinction sociale. Nul ne peut nier que ce qui transgresse ne connaît pas de limite, dès lors où celle-ci est absente le souci de la valorisation n’existe plus. Il suffit de succomber au poids de la bêtise pour se trouver dans l’abîme puisque l’effort de l’élévation du goût nécessite aussi un effort éthique et intellectuel. Etant donné que le dernier homme est trop paresseux pour y échapper, l’esthétique jadis qui devait ouvrir à l’Homme des clairières de sens est devenue ce qui le renvoie à sa dimension la plus bestiale.

Notre conviction profonde est que l’art de l’accident qui s’est séparé de la dimension sacrée de l’existence s’est trouvé livrer à ce qui est plus sombre chez l’Homme ; la peur de perdre l’ego. Le sacré est justement le mode d’existence qui rappelle à l’Homme que toute chose  a une valeur en soi et qu’elle existe en harmonie avec les autres composantes de l’existence. Il est à l’Homme d’honorer la dimension insaisissable qui lui échappe, celle du Sens. La capacité à imaginer et à  représenter chez l’homme est la clé pour s’approcher de plus en plus vers cette dimension. La proximité ontologique offerte par l’esthétique échappe au langage qui catégorise et s’oriente vers l’expérience immédiate du monde. Cette expérience qui apprécie et respecte les états du monde et les honore, le sacré est l’attitude humble dans laquelle l’ego prend du recul pour laisser parler le monde à travers l’imagination et la sensibilité de l’Homme. L’artiste contemporain qui rentre dans le culte de l’ego se trouve de plus en plus éloigné de la réalité du monde et s’approche de l’abstraction de la pensée. Toute démarche égotique divise, de ce fait, l’artiste divisé ne peut que créer des inspirations fragmentées du monde.  

Les cultures du monde considéraient que l’expression la plus esthétique est celle qui provoque un état d’extase transformateur. La réparation psychologique est au cœur du processus, l’art avait toujours la fonction de réparer le mal par le sublime. Le monde postmoderne est submergé par le mal et la lueur du bien est visible bien que dépassée par la bêtise quotidienne. Il n’y a que l’esthétique sacrée qui peut réparer le monde et c’est à l’artiste de revendiquer sa posture morale qui l’aidera dans le processus de la réparation du monde. Car tout ce qui est beau a de la valeur pour l’homme et tout ce qui a de la valeur est sacré.