La lucarne du majdoub n°5: Taghût, comprendre le totalitarisme de la vie moderne

 La modernité était un moment fort dans l’histoire du monde occidental. Elle a déclaré la mort de toute espérance céleste au profit d’une émancipation terrestre, une proximité à la matière et une course infinie vers un futur prometteur animé par la confiance de l’Homme en sa capacité de maîtrise de sa propre condition.

Depuis l’âge des révolutions scientifiques et idéelles, la modernité considérait que seul le désir de la vie bonne et juste peut nous sauver des aboutissements lamentables de la tutelle de la religion.  L’attachement zélé à la liberté comme valeurs fondamentales de l’individu se trouvait au centre des priorités. La critique qui semblait s’établir entre déterminisme naturaliste et libéralisme politique n’a pas pu justement pousser à reconsidérer la notion de la liberté dans son rapport propre au devenir humain. Au contraire la liberté de disposer de sa condition c’est-à-dire la liberté de disposer de sa volonté (ou désir) est devenue la croyance suprême de l’idéologie moderne. Chaque individu « engendré » dans les berceuses béates de la modernité est censé croire dans la liberté absolue de s’autodéterminer et de devenir lui l’objet de son propre désir de métamorphose continu vers « une forme forte et meilleure » de l’Homme désormais libre. 

Ce n’est qu’après la chute du rationalisme moderne que les premiers philosophes critiques à la modernité ont perçu le spectre de la mort qui attend au fond de l’abysse (1).  La mort d’une possibilité de la croyance absolue en des valeurs éthiques engendrera la nécessité de fonder le propre de la condition humaine sur un idéal de dépassement. il faut noter que les premiers irrationnalistes (2) modernes ont fondé leurs projets philosophiques sur la notion du désir et la volonté de la puissance où une de vie (3) comme le propre de la Vie ainsi que la nécessité de l’Homme nouveau de s’inscrire dans l’impératif moral d’un idéal de vouloir être et vouloir vivre. On peut justement s’opposer et dire «  que le désir est différent de la volonté » mais nul ne peut  nier que ce qui anime la volonté de se dépasser à l’ambition de s’autoréaliser pleinement est en effet le désir, il est comme le décrit Spinoza dans l’Ethique «  l’essence même de l’homme, en tant qu’on la conçoit comme déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même à faire quelque chose ».  Le désir est le propre de l’essence humaine préservé par l’existence d’un contrat social qui garantit son aboutissement dans la société humaine où chacun peut réaliser sa propre individualité dans le cadre d’une adhésion au principe de la communauté autogestionnaire. 

La totalité du désir 

La racine étymologique du désir nous montre clairement la particularité fondamentale de  cet état, desiderare  veut dire littéralement : regretter l’absence de quelqu’un ou quelque chose. La notion de l’absence ici implique la notion de la perte comme situation primordiale. Desiderare est la volonté de finir avec le fardeau de l’absence à travers sa poursuite constante. Si l’on aborde ici la notion du désir comme notion indépendante de son objet, il est possible de voir sa constituante fondamentale comme absence sans objet prédéfini de sorte à ce que l’objet vient de nourrir à chaque fois la conscience de l’absence ainsi que la volonté de le poursuivre. 

De ce fait, le désir est une totalité qui se nourrit de l’absence de quelque chose plus essentielle et qui se dénote dans la poursuite constante de la satisfaction. On peut même aller à dire que l’objet de la poursuite est la satisfaction et du moment où la satisfaction est liée aux états du monde elle par essence infinie comme quête. Le désir est une totalité qui se trouve à l’essence même de l’action immédiate. 

Le désir de la totalité 

Le mouvement du désir de part sa nature, est une mouvement de s’approprier la totalité. Si l’on considère que l’objet du désir est une satisfaction qui s’élargit avec la découverte des différents états du monde, on doit admettre que la satisfaction ne trouve pas de termes à sa propre mouvance qu’à partir d’une identification avec la totalité. 

Pour expliquer le désir de la totalité, la notion de la fitra s’avère être importante. La fitra est justement l’espace vital de la nature primordiale éthique et psychologique de l’Homme. Cet espace est constitué des éléments symboliques qui s’enchevêtrent dans le processus du désir et aussi du contrôle de ce dernier : 

  • Al ruh ou la nature divine 

Du moment où la nature spirituelle de l’homme est considérée comme étant immanente, faisant partie d’une autre dimension de la vie humaine. Le désir de la totalité est inspiré de la considération différente de la nature divine de l’Homme en tant qu’émergence de l’absolu. Il est tout à fait naturel alors de considérer le désir de la totalité comme dérivation ontologique de la nature absolue de la nature divine. 

  • La contrainte

Le désir est le mouvement qui s’engage dans l’action pour atteindre une satisfaction quelconque. Du moment où l’action est menée vers un but, elle est forcément contrainte à suivre les mesures nécessaires pour l’atteindre. Au point où le but se pose comme le déterminant absolu de l’action entretenue en totalité ( pensée, croyances, efforts…etc). 

Du moment où ces deux dimensions font une partie constituante de la nature la plus primordiale et antérieure de la fitra. L’impératif moral qui est inculqué dans cet espace vient pour réguler le mouvement du désir dans une logique de préservation de la limite de la nature humaine. 

En somme le désir de la totalité est l’expression concrète de la nature profondément spirituelle et ontologique qui fait que l’homme est un mouvement/retour existentiel vers l’absolu divin de part la convergence des substance divine et humaine représentées par le Ruh. 

Le Taghut ou le totalitarisme absolu  

Si l’on admet que l’origine du désir de la totalité est inscrite profondément dans la Fitra humaine et que celle-ci exprime la volonté de la totalité de part sa nature divine qui aspire à l’origine absolue comme objet de satisfaction. On doit admettre aussi que la volonté de saisir l’absolu dans une forme limitée qui est humaine trouve son origine dans une volonté indépendante de l’esprit. 

On peut réfuter ce constat est dire que le désir de la totalité n’est rien que la forme d’expression animale de la nature en nous qui veut dominer son environnement en totalité. Or il est difficile de concevoir cette réfutation justement en considérants les constats suivants : 

  • Que toute forme de vie tend à maximiser ses ressources avec des actions limitées dans le temps et l’espace
  • Du moment où ces formes arrivent à subvenir à leurs besoin le mouvement du désir et de la volonté aussi cesse d’être opérationnel
  • Que toute forme de vie aussi peut avoir la volonté de maximiser les ressources et les choses qui rentrent dans le champ de sa perception à l’encontre du l’humain dont la volonté embrasse aussi les choses abstraites. 

De ce fait, le mode de désir humain doit émaner d’une dimension plus sophistiquée qui transcende la contrainte physique. 

Le désir de la totalité peut exercer une emprise sur le sujet désirant en le condamnant à voir le monde qu’à travers la poursuite l’objet désiré. Cet objet qui peut s’élever à la position de l’entité vénérée. Car le vénéré est ce qui est omniprésent, et qui exerce un pouvoir directe sur l’état profond du sujet désirant. On considère que le rapport du désir de totalité à une entité parmi d’autres une vénération du moment où  l’entité désirée se met au centre la vie psychologique et social de l’individu comme déterminant unique de son propre être dans le monde. L’exemple de l’argent comme moteur du désir tend à se positionner comme une totalité dans la vie de l’individu moderne. L’argent est un objet abstrait de désir de totalité dont la posture peut être considérée comme une posture de désir de vénération. 

Pour expliquer ce rapport fétichiste, la notion coranique du Taghut peut nous éclairer. Le Taghut est souvent cité comme ce qui est vénéré à la place de Dieu. Il y a ici une condition choix entre deux possibilité d’être ; vénérer Dieu ou vénérer de la Taghut (4) .  Il y a ici une signe de méditation important. Si l’on considère la nature de la fitra, et plus particulièrement la condition de la contrainte, on dira que la relation entre le sujet et l’objet désiré est une relation de contrainte qui impose la nécessité de la dépendance totale dans le cas du Désir comme volonté de la satisfaction absolue. 

Il est à voir que le désir de la totalité  absolue qui peut s’exprimer dans  du pouvoir, de la propriété et du contrôle absolu est une expression de l’esprit dont la condition ontologique est faite de manière à ce qu’elle entretien un rapport de vénération avec son objet de désir. Le Taghut est une expression hyperbolique qui fait référence  au summum de la tyrannie (d’un principe, une personne ou une entité quelconque…). En regardant de près la notion du Taghut nous aide à tirer de nombreuses observations : 

  • Que le Taghut dépasse la notion de la violence primitive car il explique le mouvement aliéné et infini du désir de l’emprise totale sur le monde
  • Le Taghut est une condition d’être globale qui embrasse toutes les dimensions de l’être 
  • Il est profondément ancrée dans l’esprit humain et que la possibilité de l’émancipation de son emprise est éthique de premier degré. 
  • Le Taghut est une notion qui aide à analyser l’origine de la tyrannie et du totalitarisme sur l’échelle de la vie humaine et non seulement dans un système particulier où un autre
  • Que du moment où il y a désir de la totalité qui porte sur une entité autre que Dieu, les conséquences sont la destruction du système de vie individuelle et collective. 
  • Que tout émancipation d’un principe n’est que asservissement envers un autre et que la seule manière de choisir le principe le plus juste est fondamentalement éthique
  • Que la seule orientation du désir de l’absolue en le réconciliant avec l’éthique se pose justement dans le désir de la totalité divine de part sa nature proprement éthique. 

En conclusion, si nous admettons que le mouvement le plus fondamental est le désir, et que le désir est orienté vers la totalité dans son mode d’être, nous devons admettre que son mouvement dépasse la contrainte physique et qu’il émane justement d’une entité autre qui est la Fitra. Cette entité porte en elle les signes de la nature divine de l’Homme et de ce fait elle exprime sa propre aspiration, celle de désirer l’absolu. Néanmoins ce désir de l’absolu peut dériver et avoir des objets du monde concrets et abstraits qui se positionnent au centre de l’individu et exerce un pouvoir absolu sur la vie de l’individu. Ce pouvoir trouve sa définition dans la notion du Taghut comme pouvoir qui exige la vénération de la part du sujet désirant. 

Le monde moderne n’a jamais connu un pouvoir aussi omniprésent dans les consciences que celui du capitalisme marchand. Cette matrice qui conditionne l’Homme à ne voir que le pouvoir de l’argent au-dessus de tout. Il est alors tout à fait juste de considérer que le capitalisme marchand est l’incarnation absolue du Taghut dans le monde moderne. Il est l’entité qui conditionne la vie et décide du devenir du monde. Elle est vénérée partout et s’est ancrée dans la profondeurs de l’individu moderne. Le Taghut de l’argent est le désir de la totalité humaine, celle de posséder le monde et puis ce qu’elle n’est que factice elle promeut le spectacle d’un paradis facile et accessible. Sa promesse est : asservissez-vous encore plus pour la destruction de toute chose qui m’échappe sur terre et vous aurez tout le plaisir du désastre à goûter dans le paradis de la jouissance sans entraves. 

1- Nietzche, Schopenhauer… 
2- Dans le sens de la critique de l’idéalisme rationaliste
3-  Comme le cas de Spinoza, Schopenhauer et Nietzche
4- « Il n’y a pas de contrainte dans la religion: la vraie guidance est devenue distincte de l’erreur, donc quiconque rejette Taghut et croit en Dieu a saisi la plus ferme prise, celle qui ne se brisera jamais. Dieu entend tout, sachant tout. Allah est le défenseur de ceux qui ont la foi : Il les fait sortir des ténèbres à la lumière. Quant à ceux qui ne croient pas, ils ont pour défenseurs le  Tâghût) qui les font sortir de la lumière aux ténèbres. Voilà les gens du Feu, où ils demeurent éternellement. » – Coran, sourate 2 (Al-Baqarah), ayat 256-257