La lucarne du Majdoub n°3: introduction à la philosophie de Peter Sloterdijk

Peut-être que la qualité la plus distinctive de l’homme en parallèle avec le reste du vivant serait la pratique la plus originale et originale de la rétrospective. Ce mouvement qui émane d’une nostalgie profonde à un passé qu’on n’a jamais vécu par faute de la courte durée, nous fait penser à pousser au plus profond des racines qui font la réalité de notre présent, je veux dire ici le travail de l’histoire et de la mémoire. 

Parce qu’il vit dans et par le symbole, l’humain doit exceller l’art de remettre l’ordre narratif sur le cours du temps. Il faut que le présent ait un sens comme prolongement d’un passé qui passe et un futur qui advient. Peut-être aussi que le travail de l’histoire, c’est-à-dire de l’archéologie symbolique des idées, est à l’origine de l’acte de philosopher, c’est-à-dire l’amour de l’intrinsèque en tant que ce qui fait le principe du réel.

Dans son œuvre La Domestication de l’Être : Pour un éclaircissement de la clairière » Le philosophe allemand Peter Sloterdijk présente le concept de  la Domestication comme procédé technique de l’ontologie du constant devenir-homme. La domestication doit être ici appréhendée dans le sens de ce qui est à l’encontre de l’aléatoire, c’est-à-dire la mise en ordre du monde et des affects, comme fait de sortie vers un paradigme tout à fait nouveau et ouvert. Je parle bien ici de la possibilité de la possibilité en tant que telle. C’est ainsi que la domestication est, pour Sloterdijk, un fait anthropotechnique intrinsèque à la condition de l’humain qui est le producteur de lui-même. Dans cette optique, la clairière de l’Être n’est pas un présupposé au devenir de l’homme et elle n’est pas préhumaine plutôt, elle est le miroir de l’extase de l’étant en tant qu’exode de ce qu’appelle Sloterdijk la cohésion contraignante, c’est-à-dire l’ordre millénaire cumulatif des lois de la vie et de l’existence.

« Etsi homo non daretur » même si l’homme n’est pas donné dixit Fuerbach. L’Homme est alors une expérimentation onto-anthropologique selon Sloterdijk qui a amené à une sortie des naïvetés heureuses et impensables de la matrice naturelle justement par l’idée de l’existence même d’un « intérieur ». Penser l’intérieur implique une sorte d’extériorité et ainsi une extériorité qui fait la différence. Pour cela un total réaménagement de l’environnement symbolique doit être déployé pour que cet étrange déchu puisse continuer à exister désormais, « Autour d’un héros, tout devient tragédie ; — autour d’un demi-dieu, tout devient satyre ; — autour de Dieu, tout devient — quoi donc ? Peut-être univers ? » Friedrich Nietzsche. 

Si les sphères primitives souhaitaient la stabilité extrême et la transmission du destin fatidique des mythes et codes d’usage. Le moment moderne ou le hiatus comme l’appelait Sloterdijk devient un lieu de l’habitat en perpétuelle itinérance. Les existentialismes du XVIIIème et du XXème siècle ont instauré pour cette sortie finalement achevée de l’individu livré à sa propre névrose avec l’effondrement du globe fantasmatique des voûtes célestes, le toit de la clairière est tombé sur la tête de l’homo-fabulare provoquant le choc du  rationalisme naturaliste. Ce choc sismique annoncera le travail de la modernité dans le but de bâtir une maison plus solide et qui sera rapidement récupérée par le souci éternel d’un désir d’élargissement plus frénétique et autoritaire de la sphère.

Gilbert Hottois dans son livre « Le signe et la Technique » explique le processus de l’emprise de la technique sur le signe. Sous l’égide des sphères liquides rien ne veut plus rien dire. Cette emprise se traduit par un fossé abyssal entre une vision logothéorique du langage (c’est-à-dire le langage comme Maison de l’Etre) et le langage comme technosigne  qui est utilisé par un être métalinguistique. La sortie de la sphère sémiotique et aussi une sortie du langage comme habitat au langage comme technique. Cette vision coupera le cordon ombilicale qu’il y avait entre le signe et l’Umweilt (il faut penser à l’idéologie, la propagande, et la novlangue comme manifestations…) la question finale qui se pose : Que peut la philosophie face à cela ?

La réponse de Sloterdijk est que la légèreté est le seul antidote à la médiocrité régnante. Le léger permet de détourner la lourdeur tragique du réel et trouver des échappatoires au nihilisme politique et idéologique régnant. Le hiatus de la modernité nous a garanti une fuite permanente vers l’avant et le libéralisme nous a ôté la possibilité d’un lieu de reproduction du sens car tout devient liquéfier  et dépassement rapide à la  vitesse  de l’information, voilà une ouverture extrême sur l’extase. En 1933, Robert Musil identifie avec une piquante satire dans son ouvrage « L’homme sans qualités » la mission du philosophe des temps de liquéfaction « Dieu a prudemment agi en s’arrangeant pour qu’un éléphant donne toujours un éléphant, et un chat un chat: d’un philosophe, il naît un perroquet et un contre-philosophe. »