La lucarne du Majdoub n°2 : De la raison et de l’essence en Islam

Dans la langue arabe, le mot Aql est utilisé pour désigner la raison, entité qui a pour objectif de comprendre et constituer les liens logiques entre les différents éléments du monde. Néanmoins il est intéressant de puiser aussi dans la racine (Masdar) du mot Aql en arabe qui veut dire aussi ; tout ce qui maintient un quelconque objet de tomber, dissoudre et donc l’outil qui empêche la déviation et la chute. Il comporte aussi dans son champ sémantique le sens de l’unification et l’assemblage.

Cependant il est curieux de constater que le mot Aql n’est pas mentionné dans aucun passage coranique, il s’agit plutôt du verbe au pluriel « Yaâqiloune » comme dans le verset 46 de la Sourate Al Haj : أَفَلَمْ يَسِيرُوا فِي الْأَرْضِ فَتَكُونَ لَهُمْ قُلُوبٌ يَعْقِلُونَ بِهَا أَوْ آذَانٌ يَسْمَعُونَ بِهَا ۖ فَإِنَّهَا لَا تَعْمَى الْأَبْصَارُ وَلَٰكِنْ تَعْمَى الْقُلُوبُ الَّتِي فِي الصُّدُورِ.

La raison ici n’est pas une faculté indépendante de compréhension mais une faculté supérieure du Qalb dont la connotation dépasse largement  la signification d’un organe considéré comme lieu de la foi mais plutôt une essence ontologique particulière et transcendante dont la raison ne serait qu’un sens parmi les sens de l’essence. Il s’agit là d’une dimension autre que la conception de l’appareillage conventionnel de la conscience et de la perception. Le texte coranique nous propose de voir la raison comme une faculté d’être dans le monde, à côté  des autres sens de la perception intellectuelle (et non seulement réelle) Al Aql est une faculté perceptive qui a pour but d’assembler les sagesses pour nourrir l’essence. En libérant la raison de son côté « essentialiste » le texte coranique ouvre des possibilités immenses de réflexion. Car si Al Aql est un sens parmi d’autres, il est évident qu’il peut être entrainer à l’illusion et la fausseté de par un manque d’orientation ou bien à cause d’une essence (Qalb) malade, et il est à rappeler aussi les passages innombrables où le Coran nous parle de la maladie du Qalb, pire des maladies car elle dresse le voile (Hijab) de l’ignorance entre la raison et le monde et la vérité. 

Le Qalb qui est une condition ontologique humaine est représenté dans le Coran comme le foyer de l’émancipation éthique, il est un élément existentiel organique qui connait lui aussi le cycle des ascensions et des chutes humaines. C’est un espace vital d’être qui permet à la fois une introspection subjective vers les secrets de la condition humaine et une extraversion contemplative vers le monde permettant ainsi la possibilité du Tafakur (méditation) comme le point d’intersection entre l’individu et le monde. Dans un monde où la rationalité est une idole vénérée comme essence, le Coran nous ouvre une clairière épistémologique pour libérer la raison des enclaves essentialistes. Outil et faculté du Qalb, la raison est ce qui justement de par sa fonction première de regarder le monde comme un ensemble de repères/ signes (Ayat) qui guident le penseur dans la quête du sens, cela nous permet aussi d’admettre qu’il existe des pensées et des raisonnements malades malgré leur construction brillantissime, ils nous laissent constater toujours leurs effets destructeurs jusqu’à nos jours.