Edito géopolitique n°2: la Palestine, entre le Hashtag et le Reichtag (Partie 1)

Toc toc ! C’est le réel !

Un mois, c’est la durée de vie d’un moustique, mais également à peu près celle d’un « hashtag ». Si les deux produisent une gêne relativement similaire, avec le premier au moins il y a du sang qui coule. (Moustique 1 – 0 Hashtag).

Commençons tout d’abord mais sans s’y attarder par l’actualité la plus récente. Les opérations d’expropriation de maisons palestiniennes par des colons juifs dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem, combinées à des provocations israéliennes en plein mois de ramadan, ont vite dégénéré en escalade de violences autour de la Mosquée d’Al Aqsa. Après l’ultimatum lancé par le Hamas à Israël de retirer ses troupes de l’esplanade d’Al Aqsa et de Cheikh Jarrah, le Hamas lance une salve de 150 roquettes contre différentes villes israéliennes. La riposte l’armée la plus morale du monde, intitulée comme à l’accoutumée de manière très hollywoodienne «  Gardiens des murailles », s’en est immédiatement suivie.

Le bilan coté palestinien est lourd. A Gaza, ce ghetto à ciel ouvert, on dénombre plus de 250 palestiniens morts dont plus d’une soixantaine d’enfants, plus de 2000 blessés, 6000 habitations détruites, un milliers d’immeubles endommagés et des dizaines de milliers de palestiniens déplacés. Coté israélien, on dénombre 13 morts et une centaine de blessés. Une asymétrie macabre qui n’est au fond que le triste reflet d’une asymétrie de puissance techno-militaire, mais pas que …

Au niveau de la communauté internationale (c’est-à-dire pas vous) qu’il faudrait rebaptiser « communauté occidentale », mis à part les habituels « appels à la retenue », aucune pressions diplomatiques majeures n’a émanée des principales puissances de ce monde. La hiérarchie des puissances l’emporte à nouveau sur les discours humanitaires et les indignations larmoyantes. 

La vague émotionnelle étant passée, mettons de coté un bref instant les jérémiades habituelles des réseaux afin d’analyser d’un point de vue géopolitique, les perspectives actuelles et futures de la question palestinienne.

Pourquoi il n y aura jamais d’Etat palestinien ?

La nature organique des frontières israéliennes 

Contrairement au principe d’intangibilité des frontières (uti possidetis juris) tel que stipulé par le droit international, les frontières israéliennes n’ont eu de cesse de changer depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, toujours dans une perspective expansionniste. 

Les frontières officiellement reconnues sont celles de 1967. Or sur le terrain, force est de constater que la réalité est toute autre. Chaque guerre a été l’occasion d’une annexion territoriale en violation totale du droit international : 

  • Le « Golan », perdu par la Syrie en 1967 a été définitivement annexé par Tel Aviv en 1981. 
  • La frontière avec la Jordanie s’est stabilisée le long du Jourdain (frontière naturelle), mais rien n’empêche une éventuelle extension en cas de conflit futur. 
  • Considérée comme un territoire occupé par le droit international, Israël considère non sans euphémisme la Cisjordanie comme étant « disputé »,  s’autorisant au passage à mener une politique active de colonisation dans la perspective d’une future annexion. 
  • A Gaza, un siège en bonne et dû forme est mis en place, faisant de l’enclave un camp de concentration à ciel ouvert.
  • Du coté du Liban, sans la résistance acharnée et méthodique du Hezbollah, le Sud-Liban aurait très probablement été annexé, ou au moins préservé comme zone tampon.

Cette conception organique des frontières israéliennes correspond à des impératifs stratégiques majeurs du point de vue de l’élite sioniste, ainsi qu’à une vision ethno-raciale, drapée dans un discours nationaliste moderne.

Premièrement, la question centrale de la profondeur stratégique. Avec une superficie d’un peu plus de 20.000 km² et une densité de population de 445 h/km², Israël ne possède quasiment aucun « Hinterland » (profondeur continentale) susceptible de servir de zone de repli stratégique en cas de conflit majeur. 

L’exigüité du territoire combinée à la forte densité démographique fait que tout bombardement massif du territoire israélien ne peut que produire un carnage au niveau de la population civile et des dégâts infrastructurels majeurs (réseaux routiers, centrales électriques, système de communication, réseaux de distribution d’eau potable…), de nature à paralyser tout le pays. Les seules alternatives dans l’immédiat demeurent les bunkers sous-terrains, le « Dôme de fer » et les guerres et frappes dites préventives (pour de plus amples informations, veuillez consulter le sketch de Dieudo intitulé « Mahmoud »).

Si cette stratégie défensive semble relativement efficace face à des adversaires mineurs (Hamas,..), elle serait de toute évidence catastrophique face à un pays à la puissance de feu plus importante comme l’Iran. D’où la nécessité du côté de Tel-Aviv de continuer à constituer un espace vital (Lebensraum) avec des extensions tous azimuts, préparés quasi-systématiquement en amont par une colonisation active suivie, d’une épuration ethnique ou de la mise en place d’un système de ségrégation.

Dans ce contexte, la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, reviendrait à enfermer l’entité sioniste dans des frontières intenables en cas de conflit majeur pour les raisons évoquées précédemment. Cette proposition inenvisageable pour Tel-Aviv, créerait également des discontinuités territoriales qui rendraient impossible la mise en place d’un territoire souverain, fonctionnel et sanctuarisé. Il en va de même pour les eaux territoriales, puisque la constitution d’un Etat palestinien fera qu’à travers la bande de Gaza, le nouvel Etat pourrait revendiquer une ZEE (Zone Economique Exclusive) de 200 miles en partant des côtes comme stipulé par la convention de « Montego Bay » sur le droit de la mer. Cela privera non seulement Israël d’importants gisements gaziers en offshore, mais réduira considérablement les marges de manœuvre de la marine de guerre israélienne en méditerranée orientale.

Deuxièmement, l’épineuse question démographique qui se pose autant en interne qu’en externe.

En interne, les arabes israéliens, majoritairement musulmans, représentent environ 20% de la population du pays. Ces derniers, dispensés du service militaire obligatoire (la confiance règne…), ont vu leur fécondité tendre à la baisse en convergeant vers celle des femmes juives qui demeurent légèrement ascendante. Les deux indices de fécondité, arabe et juif, e stabilisent graduellement autour de 3,2 enfants par femmes. Cela implique que la composante arabe de la société israélienne devient de plus en plus structurelle, dans un contexte d’extrême-droitisation politique qui ne manquera pas d’exacerber les contradictions internes sur une base ethno-confessionnelle. Rappelons à ce propos qu’en 2018, la Knesset a adopté une loi catégorisée comme fondamental, synonyme en Israël de constitutionnelle, qui définit le pays comme « Etat-nation du peuple juif », ce qui assigne de facto aux arabes israéliens un statut de citoyens de seconde zone.

Au niveau externe, la Cisjordanie est vue coté israélien comme une véritable bataille des utérus. Des colons ultra-orthodoxes, imbibés dès l’enfance au Talmud et à la Torah, voient dans le ventre de leurs tendres épouses une arme, autant vitale que les fusils d’assaut et les Merkavah de Tsahal. Avec une fécondité sahélienne de 7,7 enfants par femmes, l’idée d’un démantèlement des colonies semble illusoire.

(Rendez-vous au prochain édito pour la deuxième partie).