Edito géopolitique n°1: Maroc/Espagne, l’histoire d’une remontada

Après les récentes tensions diplomatiques avec Berlin, le second front ouvert par le Royaume du Maroc avec l’Espagne a été l’occasion d’un dévoilement géopolitique majeur. En bon N°10 de la diplomatie marocaine, Super-Bourita n’en démord pas. Un Jusqu’au-boutisme diplomatique qui semble marquer un tournant réaliste dans les rapports qu’entretient le Maroc avec ses partenaires dits « stratégiques ».

Un bref détour théorique :

Au début des années 1990, au moment où le libéralisme et le multilatéralisme triomphants semblaient devenir l’horizon indépassable dans les relations internationales, le célèbre théoricien et politologue argentin Carlos Escudé décida de faire un hors-jeu théorique (promis, fini les métaphores footballistiques).

En 1992, il publie un article intitulé « Realismo periférico: Bases teóricas para una nueva política exterior argentina » où il entend actualiser l’école réaliste en la nettoyant de tous les postulats, pour le coup non-réalistes, qui la discrédite. 

Pour aller droit au but (Oui, je sais !), Escudé part du constat que derrière le multilatéralisme formel, se cache une proto-hiérarchie structurée en trois étages.

Le premier, celui des donneurs d’ordres et des faiseurs de règles, les « Rules makers », comprend les puissances dominantes du moment qui à l’époque correspondaient aux 5 membres permanents du Conseil de Sécurité (USA, Russie, Chine, UK et France) avec à leur tête l’Hegemon américain. Ces derniers, jouissent du fait de leur puissance autant économique que/ou militaire d’une importante autonomie stratégique.

Le deuxième, correspond aux « Rules Takers » et comprend les pays développés (ou pas d’ailleurs) qui ont volontairement choisi d’abandonner toute autonomie dans leur politique extérieure en s’alignant sur l’Hegemon. La contrepartie de cette vassalisation est la stabilité politique et une possible prospérité économique. Cette catégorie comprend autant le Japon, la Colombie, l’Allemagne que la Turquie de l’époque.

Enfin, la dernière rassemble les « Shithole countries » aurait dit Trump. Escudé parle de « Rogue states » ou de « Rebel States », autrement dit, les Etats qui tout en refusant de se soumettre à l’Hegemon, entendent mener une politique extérieure totalement autonome. Ce club fort sympathique rassemble des pays comme la Corée du Nord, l’Iran, le Vénézuela ou encore la Syrie. Le prix à payer est : Embargo, tentatives de déstabilisation, appauvrissement de la population et régression économique.

Car pour le théoricien argentin l’équation est simple : Autonomie absolue = Autoritarisme absolu. Après, tout est une question de degré.

Quid du Maroc ?

C’est beau tout ça, mais le Maroc dans tout ça me direz-vous ?

Après plusieurs tentatives de désenclavement diplomatique à travers la signature de partenariats stratégiques avec des puissances majeures comme la Russie ou encore la Chine, le Maroc sort avec l’amer constat qu’une multipolarité effective n’est pas pour demain.

Personne n’est prêt à assumer le rôle de nouveau pôle géopolitique dans une logique de transition impériale. La Chine est une puissance ethno-centrée et dépourvue de messianisme, quant à la Russie, elle est, dirait Evola, en train de “chevaucher le tigre”.

Les Etats-Unis demeurent donc, peut-être malgré eux, l’unique « étoile polaire » du moment comme la surnomment les politologues sud-américains. Une étoile qui certes a perdu de son éclat, mais qui n’en demeure pas moins encore rayonnante d’hégémonie.

Ainsi, le redéploiement stratégique du Maroc dans sa profondeur continentale africaine, couplé au récent alignement de la diplomatie marocaine à l’axe Washington-Tel Aviv, en plus d’être réaliste, offre au Maroc une latitude stratégique inespérée il y a encore quelques années.

Le Maroc assume donc pleinement et clairement son statut de « Rules takers » dans la nouvelle hiérarchie mondiale. Fort de cette nouvelle profondeur stratégique et de la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara, le Royaume peut s’autoriser de conjuguer des ambitions de développement économique avec un bilatéralisme de plus en plus décomplexé au profit de notre intégrité territoriale.

L’Espagne, cet ami qui nous veut du mal

  En  accueillant illégalement le criminel de guerre Brahim Ghali sur son territoire sous une identité usurpée, Madrid loin de tout réalisme et contre ses propres intérêts bien compris, dévoile de plus en plus précipitamment son jeu de cartes.

 Car l’Espagne mène depuis des années de manière à peine voilée une politique d’endiguement du Maroc, de concert avec notre voisin de l’Est. La finalité ? Freiner le plus possible la projection du Royaume autant en Afrique que sur son ouverture Atlantique. Une doctrine « Truman » à la portée des caniches aurait dit Céline.

Hanté par le spectre et le fantasme de l’invasion « Maure » et nourri par un imaginaire impérial révolu, le pays de Cervantes semble oublier que contrairement au monde anglo-saxon, il ne fut qu’un EDD (Empire à Durée Déterminé).

Son âge d’or va grosso modo de l’achèvement de la « Reconquista » rendue possible par l’union des couronnes de Castille et d’Aragon en 1479 jusqu’à la « Guerre de Trente Ans » qui finit par enclencher le long déclin d’un empire fatigué. Un déclin au profit des puissances thalassocratiques hollandaise puis anglaise.

N’étant qu’un appendice du bloc continental européen, l’Espagne ne pouvait posséder une « conscience insulaire » à l’image de l’Angleterre, dont la géographie lui permis de choisir une destinée exclusivement maritime. Ce qui fit dire à Edmund Burke que « l’Espagne n’est qu’une baleine échouée sur les côtes européennes », comme le rappelle Carl Schmitt (oui, je sais, nazi, shoah, zeures les plus sombres,…)  dans son ouvrage initiatique « Terre et Mer ».

Aujourd’hui, dans le bras de fer qui l’oppose à Rabat, Madrid entend impliquer l’Union Européenne dans une crise qui n’est pas la sienne. C’est pour reprendre la fable de la Fontaine, la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Car contrairement à l’Hegemon américain, l’Union Européenne n’a aucune réalité politique, et encore moins d’autonomie stratégique. Elle demeure malgré son poids économique et son potentiel technologique, une grande province sous protectorat américain.

Peut-être est-il temps du côté du « Palacio de Santa Cruz » de comprendre que l’Atlantique autant que l’Afrique sont assez vastes pour contenir et garantir autant les intérêts de Rabat que de Madrid, et que seul un partenariat stratégique viable sur la longue durée entre nos deux pays, est de nature à garantir la stabilité et la prospérité dans la région.

(A suivre …)