Chroniques de Mo le Mansplaineur n°8:« Euro 2020, l’Italie face aux barbares»

Mo est un virtuose du concept, je le reconnais volontiers mais question relations humaines, il est aussi doué qu’un mollusque. Et encore, qu’il eût été hermaphrodite nous aurait épargné son mansplaining.  

Je viens ainsi de découvrir que mon meilleur ami est un aficionado du football. Aficionado donc mais pas supporter car il tient absolument à cette distinction, d’où son refus absolu de regarder l’euro en dehors de chez lui, dans un café entouré «d’idiots incapables de distinguer un 4-4-2 d’un 3-5-2 et qui ne comprennent pas la subtile différence entre regarder un match et supporter une équipe, car lire un match et les interminables discussions qui en découlent est à la base de la socialisation populaire, bien plus qu’insulter l’équipe adverse. Encore une fois, et avant même que je puisse poser la question -je me demande des fois si nous ne faisons pas une seule et même personne- il asséna ce qui suit : « le mépris des intellectuels pour le football n’a d’égal que leur mépris pour le peuple. Le football étant le sport populaire par excellence et les intellectuels des plateaux télé étant le relais absolu de l’idéologie dominante c’est-à-dire de la classe dominante, mépriser le football revient à mépriser le peuple, soupçonné de nationalisme et de fascisme. Si BHL et son brushing vouent une haine viscérale à cet opium du peuple (mais entre ses chemises et l’opium je prends l’opium), Antonio Gramsci qualifie lui le football de royaume de la loyauté humaine exercée au grand air. Dernier exemple : les Etats-Unis est le seul pays capitaliste développé où le soccer ne s’est pas implanté or on peut faire le lien entre cette exception est l’absence d’un mouvement ouvrier révolutionnaire de masse dans le pays de l’oncle Sam . 

Je pense qu’après toutes ces chroniques, vous commencez à bien connaître la bête (immonde ?), la lecture du football par Mo le mainsplaneur messieurs-dames sous vos applaudissements. 

« Tu sais que l’un des livres qui m’aura le plus marqué en ce début d’année est celui de Alessandro Baricco, Les Barbares. Baricco qualifie de « barbares » ceux qui transforment et bouleversent une société. Ils s’attaquent à elle, à sa structure, à ses codes, à ses habitudes et à sa hiérarchie de valeurs. Les barbares sont des révolutionnaires qui ont réussi. Quand tu constates une commercialisation massive, une adhésion au modèle américain, le choix du spectaculaire, l’innovation technologique et l’affrontement entre pouvoir ancien et pouvoir nouveau c’est que les barbares sont passés par là. C’est l’effet des barbares que nous déplorons quand nous disons que les jeunes ne lisent plus, que les gens sont pressés et impolis, que nous avons oublié les phrases sacrées des grands-mères pour citer un célèbre moustachu ou que le football n’est plus ce qu’il était jadis. Or, les barbares sont justement allés jusqu’à faire muter le football que nous avons connu en grandissant. Je dirais même que le football est un cas d’école pour comprendre l’effet des barbares. 

On s’accordera à dire toi et moi que l’arrêt Bosman a été l’événement qui aura marqué l’ultra-libéralisation du football. Les djeuns ne sont plus étonnés de voir une équipe anglaise composée entièrement de non anglais mais j’ai connu une époque où cela était absolument inimaginable. Libéraliser, laisser le loup libre dans le poulailler libre comme dirait Michéa. Le projet de super league européenne n’est que le résultat de cet événement, or Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes disait Bossuet ou Mbappé juste avant son penalty raté pour cause d’égo surdimensionné. L’arrêt Bosman c’est 1995 mais je voudrais te parler des effets sur le jeu de cette libéralisation, des effets sur le jeu de l’invasion des barbares car ceci n’est que l’écume du mainsplaining mais tu ne viens pas me voir pour entendre les analyses du monde diplomatique.

Je te conseille le film Netflix sur la vie de Roberto Baggio (oui je te conseille une application de streaming barbare pour comprendre les barbares). Les barbares qui jouent au foot c’est Baggio qui s’assoit sur le banc de touche. Or si Baggio s’assoit sur le banc c’est parce que les barbares ne supportent pas qu’autant d’enjeux financiers soient aux pieds d’un seul homme. Le génie, le numéro 10. Avant l’invasion, les défenseurs défendaient, les attaquants attaquaient et le numéro 10 « génissait » du verbe génir c’est-à-dire donner une passe lumineuse digne d’un miracle dans cette messe païenne du dimanche (qui se souvient du Calcio sur 2M et son décodeur pour regarder un Milan-Juve le dimanche à 13h00 ?). Les barbares démontent le totem du dimanche et l’éparpillent dans le champ de l’expérience lui faisant perdre ainsi sa dimension sacrée. Tous les jours un match, tous les jours une messe qui perd de sa sacralité par répétition. Les barbares ont donc démocratisé (la démocratie cette invention du diable) le génie du 10. Tout le monde attaque, tout le monde défend. On attaque moins bien qu’avant, on défend moins bien qu’avant mais l’important c’est que le show must go on et si Baggio doit sortir du terrain, ainsi soit-il ! Pirlo, héritier de Baggio, commence sa carrière à Brescia Calcio en 1995 et devra reculer, jouer devant la défense, lui le numéro 10, devant les invasions barbares.

Ce qui est drôle et paradoxal c’est que les barbares laissent des traces de leurs forfaits, grands comme la lune seulement quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Te rappelles-tu de la France d’Aimé Jacquet ? lui qui disait que le beau jeu est une utopie et qui avait laissé Ginola et Cantona à la maison pour le bien du groupe. Le groupe, cet alibi à la célébration du forfait de Helenio Herrera et de son jeu où il ne s’agit plus de construire pour gagner mais de détruire pour ne pas perdre. Herrera dont la carrière débute au RC Casablanca pour la petite histoire. 

Te rappelles-tu du 11 vainqueur de la coupe du monde 98 ? Trois milieux défensifs (Deschamps-Karembeu-Petit) pour ne pas prendre de but en attendant que le 10 mutant, Zidane, fasse une prouesse devant. Loin, loin devant. Maintenant c’est Deschamps qui joue sans 10 et même sans 9 ou avec Giroud, la nuance étant bien mince. Fernando Santos qui affirme sans cligner des yeux que l’ADN du Portugal c’est d’abord de ne pas prendre de buts. Le Portugal, dont la génération dorée des Rui Costa, Figo –virtuoses du ballon rond- se fait battre en finale de l’Euro 2004 par une équipe grecque barbare, ceci expliquant cela. 

Voilà pourquoi cet Euro est intéressant cher ami. Il marque, avec l’élimination de la France et du Portugal, dès les huitièmes de finale, la résistance du beau jeu aux invasions barbares. Maintenant une équipe d’Italie joueuse a le vent en poupe et même si la Belgique a refusé de jouer dimanche face au portugais, victime elle aussi du stress post-traumatique suite à la défaite face à l’équipe de France barbare de 2018, nous voyons sous nos yeux de petits actes de résistance et de petites victoires au front. 

Baricco termine son livre en parlant de la grande muraille de Chine, j’aimerais que tu termines ta chronique de la même manière. En réalité, la muraille de Chine n’a jamais rempli son rôle de frontière physique, les barbares en faisant le tour. La muraille était d’abord un symbole, l’invention de la frontière. Les chinois disaient ainsi au monde qu’il y avait les chinois et puis les barbares. La muraille est d’abord un symbole, une frontière mentale. Nous continuons, amateurs de football, à être fiers de nos pays, de nos frontières. C’est un fascisme toléré par les barbares car générateurs de profits. Continuons à lutter mentalement, à garder cette nostalgie du beau jeu et de la vie ». 

« Tu vas rester devant la télé alors au lieu de profiter de la vie ? » lui demandais-je 

« Je vais continuer à regarder l’Euro en intello et en aficionado, n’en déplaise aux intellos de pacotilles et je compte sur toi pour Italie –Belgique d’accord mon pote ? » voici ce que j’entendis quand la porte du mainsplaineur que nous aimons (non ?) se ferma.