Chronique de Mo le Mansplaineur n°7 : Ode à Julia Boutros

Je me dirigeais vers mon lieu de rendez-vous avec Mo avec une idée fixe en tête, lui demander une bonne fois pour toute s’il n’y avait aucune femme qui trouvait grâce à ses yeux. J’en avais vraiment assez de servir de relais à ce torrent de misogynie. « Nous sommes tout de même le fruit de l’amour de nos mères et de nos sœurs Mo » attaqué-je. « Toi tu as une copine et tu veux gagner des points n’est-ce pas ? ». J’étais toujours aussi étonné par sa capacité à deviner mes pensées les plus profondes (il faut toujours qualifier les pensées de profondes quand on écrit, demandez à Guillaume Musso). 

« Sache qu’un misogyne est quelqu’un qui a, d’abord, trop aimé les femmes. La dissymétrie de l’Oedipe fait que nous, hommes, sommes le fruit d’un corps différent du nôtre et qui nous donne de l’amour sans rien demander en retour quand nous venons au monde. Nous cherchons à reproduire ce schéma avec les femmes qui nous plaisent quand nous grandissons avant de comprendre que la femme est aussi symbole de chaos dans le sens où nous devons intégrer l’ordre du monde, le personnifier pour être avec une femme. C’est le symbole millénaire du Yin et Yang, c’est Scully et Mulder mais ce n’est pas Macron et sa prof de français ni le prince Harry, son geôlier et son syndrome de Stockholm ».

« Parle-moi d’une femme qui te plait, une seule » le…suppléai-je (bravo aux lectrices d’Harlequin qui ont su trouver la bonne réponse). 

« As-tu déjà entendu parler de Otto Weininger cher ami ? » me demanda Mo en guise de réponse. 

« Weininger ce n’est pas l’homosexuel misogyne et antisémite autrichien qui s’est suicidé à 23 ans ? Non mais autant écrire un hommage à Hitler si tu vas me parler de ce type dans cette chronique. Déjà que notre ami commun a l’amabilité de ne pas nous censurer, je ne voudrais pas que son journal soit étiqueté à l’extrême droite zeureslesplussombres à cause de tes bêtises » …fulminais-je (bravo aux lecteurs de Jean d’Ormesson et qui pensent avoir des lettres qui ont su trouver la bonne réponse). 

« Tu sais que pour Weininger et partant du constat que toutes les propriétés du sexe masculin se retrouvent chez le sexe féminin à un état de moindre développement et vice versa (duvet chez la femme, poitrine rudimentaire chez les hommes par exemple), il y a entre l’homme et la femme une infinité de formes sexuelles intermédiaires. Il raisonne dans son livre comme les physiciens raisonnent à partir de gaz idéaux -sachant qu’ils n’existent pas dans la nature- à partir d’une femme idéale et d’un homme idéal, idée platonicienne par excellence. Un individu A ou un individu B n’est pas un homme ou une femme mais un composé de masculin et de féminin où 

et dans lequel, à chaque fois, on aura : 0<α<1 , 0<α’<1, 0<β<1 et 0<β’<1 et où F est la femme idéale et H l’homme idéal. L’idéal étant un principe sexuel et non moral.

Hé bien figure-toi que quand je pense à la femme idéale selon Weininger c’est à Julia Boutros que je pense ». Je voyais les yeux de Mo se transformer en petits cœurs comme les yeux de Droopy dans les dessins animés de Tex Avery et il continua sur sa lancée.

« Julia Boutros est libanaise, chrétienne maronite, de mère arménienne née en Palestine, c’est dire que question génocides elle en connait un rayon. La première fois que j’ai entendu une chanson de Julia je devais avoir 15 ans, ça s’appelait –où sont les millions- et non pas –où sont les minions- même si nous ressemblons drôlement à un peuple de minions avec nos hashtags ridicules. Elle en appelait à la colère, au sang et à la fierté arabes en faisant une référence directe à la sourate de l’éléphant, elle la chrétienne. Je me rappelle m’être vaguement demandé comment une chrétienne pouvait chanter une chanson patriotique avec des références islamiques puis j’ai dû retourner chatter sur msn à dragouiller de la jeune écervelée acnéique.   

Ce n’est que des années plus tard que je suis tombé sur un extrait d’un concert de 2013 où elle interprète deux chansons en hommage au Hezbollah et à sa victoire dans la guerre de juillet 2006 devant un public majoritairement chrétien qui savoure chaque seconde de sa prestation. La deuxième chanson qui s’appelle « mes amours » et même une mise en chanson d’une lettre de Hassan Nasrallah aux combattants durant cette guerre. Si je suis en totale admiration devant cette femme c’est justement parce qu’elle incarne le beau, le vrai et la justice. Julia Boutros, c’est la mère bienveillante qui regarde d’un œil attendri ses enfants Nasrallah le chiite et Aoun le chrétien faire la paix pour la mère patrie. Julia Boutros c’est la beauté faite femme à 53 ans révolus parce que justement atemporelle, beauté qui n’a nul besoin de se dénuder pour attirer car d’ores et déjà incarnation du principe féminin. Julia Boutros c’est le Liban au-delà des querelles confessionnelles, c’est l’incarnation de l’histoire commune entre tous les peuples du Moyen-Orient. Julia Boutros c’est le chaos mais en tant que champ infini des possibilités. Julia Boutros c’est le chaos qui appelle les soldats au front à instaurer l’ordre et reprendre leur terre et c’est mille fois plus efficace que l’antisionisme des réseaux sociaux. Julia Boutros c’est aussi des chansons d’amour mais pas l’amour de la consommation festive et satanique. C’est l’amour courtois des sentiments nobles, des allusions brèves et profondes. C’est l’amour entre homme et femme, pendant de l’amour de la terre et de la patrie. 

Je te le dis très franchement, quand j’entends une chanson de Julia Boutros j’ai envie de prendre une kalachnikov tout en écrivant des poèmes et je pense que c’est justement le rôle du principe féminin que de réveiller ce genre de sentiments chez les hommes. Nous sommes le sexe dispensable, dispensable pour la perpétuation de l’espèce et de la race mais quitte à être dispensable, autant l’être pour Julia ! ».

« Ecoute Mo si cette chronique passe, tu devras me reparler de ce Weininger, un misogyne qui se suicide à 23 ans ne peut pas être entièrement mauvais et balance le live de ta Julia là pendant que tu y es ! ».