Chronique de Mo le Mansplaineur n°5 : «Dans les yeux de la jeune fille, c’est le spectacle qui vous regarde»

Comme il s’agit d’un livre qui a changé sa vie, il prend la direction de cette chronique en vous épargnant les atermoiements de son scribe. Aujourd’hui, Mo le mansplaineur parle directement aux mansplaineurs.

 Avez-vous remarqué que durant le mois béni des colonies de Ramadan, une étrange race de femelles non maquillées prolifèrent dans nos villes ? Pour ne rien vous cacher, c’est pour ça que je porte des lunettes noires même le soir. La violence de ce spectacle n’a rien à envier à la scène finale de l’exorciste. Elles respecteraient ainsi, paraît-il, une injonction à ne pas provoquer le désir, ce fameux désir, fuel de nos existences. Why not ? Mais en parlant de spectacle, si je vous disais qu’il existe une théorie qui explique ces phénomènes à l’aune du marxisme me croiriez-vous ? Ça s’appelle la « théorie de la jeune fille », ça demande d’avoir quelques neurones branchés et ça commence tout de suite.

Il faut placer le livre de Tiqqun dans la continuité de la thèse de Debord sur le spectacle : pour ce dernier, l’aliénation du travailleur s’étend à tous les aspects de sa vie, ce dernier devient spectateur de sa vie par une idéologie, celle du capitalisme qui se développe en un fait social total. Le spectacle c’est la marchandise qui conquiert le monde tel que tout devient marchandise. 

La société du spectacle impose une vision du monde à travers un appareil de propagande politique et économique. Cette vision du monde a des relais idéologiques et c’est au meilleur de ces relais que s’attaque Tiqqun, la jeune fille. La figure de la jeune fille est ainsi une « machine de vision » pour se situer dans la guerre que nous livre le spectacle. Un décodeur pour reconnaitre les jeunes filles de notre entourage ou reconnaitre soi-même son degré de jeunefillisation. 

Dans le cadre de cette guerre livrée par le spectacle, Tiqqun répond à la publicité par la publicité. Une série d’aphorismes dont chacun mériterait une exégèse à part entière et qui ont fait de moi le mainsplaneur que je suis.

Le capitalisme a véritablement créé des richesses car il en a trouvé là où l’on n’en voyait pas. C’est ainsi qu’il a créé par exemple la beauté la santé ou la jeunesse en tant que richesses c’est-à-dire qu’en tant que qualités qui vous possèdent

  • Qui est la jeune fille ? 

La jeune fille est le citoyen modèle de la société marchande. La jeune fille n’est pas un concept sexué puisqu’il concerne aussi bien le rappeur viriliste, promoteur de bling bling que la cadre dynamique adepte de yoga et de la « non prise de tête ». Tiqqun cite ainsi Berlusconi qui dira lors de ses nombreux procès (ils m’ont blessé dans ce que j’ai de plus cher, mon image). Le pape est ainsi « jeunefillisé » au même titre que toute transcendance.  La jeune fille est jeune car la jeunesse est ce moment où ne sommes que des consommateurs purs, elle est fille car la femme est en charge de la reproduction, reproduction à laquelle s’attaque le capitalisme pour l’intégrer à son marché anthropophage.  

 En investissant les jeunes et les femmes d’une absurde plus-value symbolique, en faisant d’eux les porteurs exclusifs des deux nouveaux savoirs ésotériques propres à la nouvelle organisation sociale –celui de la consommation et celui de la séduction- le spectacle a donc affranchi les esclaves du passé mais il les a affranchis en tant qu’esclaves

La jeune fille apparait comme le produit et le débouché de la formidable crise d’excédent de la modernité capitaliste. Elle est la preuve et le support de la poursuite illimitée du processus de valorisation quand le processus d’accumulation lui-même s’avère limité

  • La jeune fille, relais de l’idéologie dominante :

Il nous est tous arrivés, mainsplaneurs amateurs ou professionnels, de nous heurter lors d’un café, d’un dîner ou d’une réunion de famille alors que nous tentons d’apporter des nuances, d’expliquer les choses par un prisme conceptuel ou politique à quelqu’un qui nous sommait d’arrêter de tout compliquer, en nous disant que les goûts et les couleurs ne se discutaient pas, qu’il ne faut pas voir le mal partout, qu’il faut prendre la vie du bon côté ou tout ou autre slogan libéral-libertaire. Cette personne c’est la jeune fille en tant que surveillant pénitencier de la prison social du capital. Elle vous mettra au ban de votre famille en vous faisant passer pour un shtroumpf grognon, vous qualifiera de dépressif ou d’intello inutile « franchement les livres à quoi ça sert ? » pour peu que vous remettiez un tant soit peu l’idéologie dominante en cause. 

 La jeune-fille est un engin à dégrader en jeune-fille tout ce qui entre en contact avec elle 

La jeune fille parvient à vivre avec, pour toute philosophie, une dizaine de concepts inarticulés qui sont immédiatement des catégories morales c’est-à-dire que toute l’étendue de son vocabulaire se réduit en définitive au couple Bien/Mal. Il va de soi que pour porter le monde à son regarde, il faut le simplifier passablement et pour lui permettre d’y vivre heureuse, faire beaucoup de martyrs et d’abord elle-même

La jeune-fille est optimiste, ravie, positive, contente, enthousiaste, heureuse, en d’autres termes, elle souffre

  • La jeune fille, machine à broyer les non adaptés : 

Partant du postulat que la femme, responsable de la reproduction, sélectionne les hommes les plus à même de se reproduire. Cela est même plus qu’un postulat puisque nous avons deux fois plus d’ancêtres féminins que d’ancêtres masculins c’est-à-dire qu’un homme sur deux parmi nos aïeux ne s’est pas reproduit mais passons (so long la domination masculine à travers les siècles). Les femmes sont ainsi la récompense destinée aux vainqueurs des structures hiérarchiques où les hommes se battent pour gagner en capital séduction. Partant du principe aussi que la jeune fille remplace de plus en plus la femme au fur et à mesure que le spectacle s’étend, nous pouvons en conclure que la jeune fille est la récompense attribuée au mâle ayant réussi à grimper au sommet de cette hiérarchie. 

L’essence de la jeune fille est taxinomique

La séduction est originairement non le rapport spontané entre hommes et femmes mais le rapport dominant des hommes entre eux

La jeune fille désire la jeune fille 

La séduction est un aspect du travail social, celui de la jeune fille

  • Draguer la jeune fille : 

Jusqu’à l’avènement des applications de rencontre, la drague était le moyen pour un homme et une femme de se rencontrer (on dirait le début d’une mauvaise dissertation mais il est important de rappeler les bases depuis qu’un barbu peut demander à son interlocuteur ce qui lui fait dire que c’est un homme). Rencontres de rues, rencontres grâce à des amis, rencontres dans des cercles d’intérêts communs (Mo le mainsplaineur n’aurait pas vu le jour sans la drague osée de son géniteur et n’aller pas envoyer un robot dans le passé pour me liquider, je me suis cloné dans le futur). Les applications de rencontre en tant que moyen d’empêcher les rencontres sont le domaine du règne de la jeune fille. Draguer la jeune fille c’est se mettre en position d’être jugé selon son adaptabilité au capitalisme et au spectacle. La jeune fille, suppôt du capital et du spectacle, feindra d’autant plus le romantisme qu’elle cherchera à cacher les intérêts principalement économiques qui la pousseront à vous choisir. « Un jour mon prince viendra, un jour il m’aimera » chantait Blanche-neige. Le génie de la jeune fille étant de cacher un vrai opportunisme économique derrière les traits d’un romantisme surjoué.

La drague est le domaine le plus évident du fonctionnement mécanique des rapports marchands

Pour la jeune fille, la séduction ne prend jamais fin c’est-à-dire que la jeune fille prend fin avec la séduction

La jeune fille porte dans son rire toute la désolation des boites de nuit

La jeune fille n’exige pas seulement que vous la protégiez, elle veut en outre pouvoir vous éduquer

La jeune fille se plait à couvrir d’un second degré faussement provocateur le premier degré économique de ses motivations

  • Aimer et épouser une jeune fille :

Un spectacle par définition est le lieu des faux-semblants. Aimer la jeune fille c’est aimer une représentation impossible à tenir dans la durée. Si un mariage sur deux finit par un divorce, la question à se poser c’est par quel miracle le deuxième mariage tient-il toujours ? Précarité de la relation du fait de l’hypergamie, des stimulus de la publicité, de facebook et d’instagram, des collègues, des voisins, du porno et de tous ces amants potentiels qui disparaissent dès que la potentialité se transforme en consommable. Extension du domaine de la lutte, encore et toujours.

Dans l’amour plus que partout ailleurs, la jeune fille se conduit en comptable qui soupçonne toujours qu’elle aime plus qu’elle n’est aimée et qu’elle donne plus qu’elle ne reçoit.

Toute relation avec la jeune-fille consiste à être choisi à chaque instant à nouveau. C’est ici comme dans le travail la même précarité contractuelle qui s’impose.

La jeune fille prête au mot désir un sens bien singulier. Dans sa bouche il ne désigne pas l’inclination qu’un être mortel pourrait éprouver pour un autre être mortel mais seulement sur le plan impersonnel de la valeur, une différence de potentiel. Il n’est pas la tension de cet être vers son objet, mais une tension au sens platement électrique d’une inégalité motrice

Même en amour la jeune fille parle le langage de l’économie politique et de la gestion

  • La jeune fille comme marchandise : 

Quelle est la phrase la plus utilisée pour consoler la victime d’un chagrin d’amour ? « Tu mérites mieux que ce type, que cette fille ! Ne te dévalorise pas comme ça ». Or, n’est-ce pas se reconnaitre comme marchandise que de parler de mérite différentiel quantitatif ? 

Mon disciple avait parlé dans le précédent article putaclic (celui-ci l’est beaucoup moins) de la facilité dont Rose circulait entre classes sociales. Il s’agit ici de la facilité de circulation que connait toute marchandise dont la valeur est reconnue par tous ses potentiels acheteurs. Les jeunes filles sortent ainsi toujours en bande, marchandises qui s’exposent elles-mêmes, elles ont au préalable établi une hiérarchie non formalisée mais connue de toutes. La moins jolie servant de faire-valoir aux autres jusqu’à la plus belle. Marchandise, clou du spectacle, qui connait sa valeur car elle le vaut bien. 

Pour finir de vous convaincre, permettez-moi de vous renvoyer vers cet article de Slate https://slate.com/human-interest/2020/06/average-looking-men-hot-woman-advice.html où une jeune fille se demande pourquoi des hommes « normaux » osent croire qu’ils ont une chance avec elle.

La jeune fille est ainsi une marchandise active dans sa marchandisation. C’est une marchandise qui prétend désigner souverainement son acquéreur. 

Cette jeune fille est donc perplexe du fait que le marché, libre et concurrentiel ne fixe pas un prix qui correspond à la valeur qu’elle a elle-même estimée. 

La jeune fille vit en famille parmi les marchandises qui sont ses sœurs

La jeune fille met en œuvre l’automarchandisation du non marchand, l’autoestimation de l’inestimable

La valeur de la jeune fille repose uniquement dans son échangeabilité. La valeur de la jeune fille n’apparait que dans son rapport à une autre jeune fille. C’est pourquoi elle ne va jamais seule. 

Se représentant ainsi comme quelque chose de différencié en soi-même, elle commence à se représenter réellement comme marchandise (Marx)

La honte pour la jeune fille ne consiste pas dans le fait d’être achetée mais plutôt dans le fait de ne pas être achetée

  • La jeune fille, machine de guerre du spectacle :

C’est par la figure de la jeune fille que le capitalisme a pu étendre sa domination sur tous les aspects du vivant. La jeune fille combat pour l’empire, son maitre, et ce n’est pas pour rien que notre film de jeunesse, Star Wars, s’est vu remplacé par un film de propagande dont le seul intérêt est de donner un sable laser à la jeune fille. 

La jeune fille est la marchandise la plus autoritaire du monde de la marchandise autoritaire, celle qu’in ne peut pas tout à fait posséder mais qui vous flique et qui peut à tout instant vous être retirée

Le sourire vitrifié de la jeune fille cache toujours une colonie pénitentiaire

Autant la jeune fille est docile à l’arbitraire du ON, autant elle est tyrannique à l’égard des vivants

Lorsque la jeune fille fait tomber le masque c’est l’empire qui vous parle en direct

La jeune fille est l’esclavage ultime par lequel on a obtenu le silence des esclaves

Comme tout ce qui est parvenu à une hégémonie symbolique, la jeune fille condamne comme barbare toute violence physique dirigée contre son ambition d’une pacification totale de la société

Parce qu’elle découvre le monde avec les yeux de la marchandise, la jeune fille ne voit dans les êtres que ce qu’ils ont de semblable. Inversement, elle considère comme le plus personnel ce qui en elle est le plus générique : le coït

Comment finir la jeune fille ? 

Le passionné de Houellebecq que je suis ne peut parler de misère sexuel sans vous inviter à le lire. Il suffit de dire que la misère sexuelle moderne ne ressemble en rien à celle du passé puisque la jeune fille est allée jusqu’à nous ôter le désir même que nous voulions assouvir. 

Le discours amoureux, livre préféré de notre féministe ophtalmo, n’a jamais été aussi pauvre que depuis qu’il s’est démocratisé et vitrifié dans des textos où le smiley représente le plus haut degré d’érotisme. Comment finir la jeune fille alors me demanderez-vous. En la reconnaissant et en la combattant jusqu’en nous-mêmes. En lui refusant le rôle d’étalon ultime, de marchandise qui fixe le prix de toutes les autres marchandises (Marx). 

Partout où la marchandise est mal-aimée, la jeune fille l’est aussi

La jeune fille est entièrement construite, c’est pourquoi elle peut être aussi entièrement détruite

La théorie de la jeune fille participe de la formation d’un regard qui sache haïr le spectacle partout où il se cache, c’est-à-dire partout où il s’expose

Quand la jeune fille a épuisé tous les artifices, il lui en reste un dernier et c’est de renoncer aux artifices. Mais celui-là c’est vraiment le dernier

L’occurrence quotidienne de la jeune fille va-t-elle encore de soi ? 

Conclusion : 

Assez mainsplainé, mon but est surtout de vous inviter à lire ce livre disponible en pdf en deux clics, trois dicos. 

Pour retomber sur mes pattes et expliquer mon introduction, le rapport avec l’absence de maquillage ramadanesque est simple. Comme le dit Tiqqun « La beauté de la jeune fille est produite ». C’est le fruit du travail de la marchandise qui se valorise. Mettre la valorisation en suspens le temps d’un mois c’est voir le sacré reprendre un peu d’espace sur le profane. La tradition sur la modernité et même si ce n’est pas toujours agréable pour les yeux, ça l’est pour le cœur. 

Quant à ma féministe ophtalmo, sujet des interrogations et du coup de cœur de mon pote. Elle est un symptôme de la jeune fille qui se marchandifie en se donnant des avantages comparatifs, celui du virtue signalling (vertu osentatoire pour mon pote R. qui ne comprend pas un mot d’anglais) du féminisme comme haut statut moral or la jeune fille ne gagne que dans le sens où le féminisme a échoué.

J’aurais l’occasion d’en reparler avec lui et avec vous car je suis sûr qu’il aura plein de questions la prochaine fois. 

                                                                                                                             Bien à vous

Mo le mainsplaineur